En Afrique francophone, un changement de paradigme est en marche. Le programme École et Langues Nationales en Afrique (ELAN), lancé par l’Organisation internationale de la Francophonie, ambitionne d’ancrer l’apprentissage dans les langues maternelles. Objectif : lutter contre l’échec scolaire en partant des racines linguistiques des élèves.
Une approche bilingue qui fait ses preuves
Traditionnellement, le français domine les salles de classe en Afrique subsaharienne. Pourtant, il est souvent la deuxième, voire la troisième langue des enfants. Résultat : une incompréhension dès les premières années d’école et des taux d’abandon scolaire préoccupants. Le programme ELAN répond à ce défi en instaurant un enseignement bilingue : les premières années d’apprentissage se font dans la langue locale de l’enfant, avec une introduction progressive du français.
Depuis son lancement en 2011, ELAN s’est implanté dans plusieurs pays africains francophones, dont la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Togo, le Sénégal, la Guinée ou encore Madagascar. Ce projet vise non seulement à améliorer les performances scolaires, mais aussi à valoriser le patrimoine linguistique africain, trop souvent marginalisé dans l’espace public.
Côte d’Ivoire : 63 langues, un défi immense
La Côte d’Ivoire est un terrain d’expérimentation clé pour ELAN. Avec 63 ethnies et autant de langues, la mise en œuvre du bilinguisme éducatif est un défi logistique, politique et culturel. Pour l’instant, le programme est déployé dans dix langues parmi les plus parlées : agni, baoulé, bété, malinké, sénoufo, abidji, akyé, koulango, toura, entre autres.
Le nombre d’écoles engagées dans le projet a connu une croissance rapide : de 37 établissements pilotes à plus de 380 en 2024. Cette expansion est soutenue par la formation des enseignants, la production de manuels bilingues et l’adhésion progressive des communautés locales. À terme, l’objectif est d’étendre la démarche à d’autres langues du pays, en adaptant les ressources pédagogiques à chaque contexte linguistique.
Une dynamique continentale en pleine expansion
Au-delà de la Côte d’Ivoire, le programme s’enracine dans plusieurs pays où la diversité linguistique est la norme. Au Sénégal, par exemple, des initiatives comme “Ndaw Wune” permettent d’enseigner en wolof, sérère ou pulaar, dès la maternelle. Des recherches montrent que les élèves ayant appris à lire et à écrire dans leur langue maternelle avant de passer au français présentent de meilleures compétences que ceux formés exclusivement en français.
Cette méthode ne se limite pas à une meilleure compréhension : elle favorise également la confiance en soi des élèves, l’implication des parents dans le suivi scolaire et une plus grande cohésion entre l’école et la communauté.
Des obstacles à surmonter
Si les résultats sont prometteurs, plusieurs défis demeurent. D’abord, la formation des enseignants reste un point névralgique : tous ne maîtrisent pas les langues locales, et peu ont été préparés à enseigner dans un cadre bilingue. Ensuite, le manque de manuels scolaires en langues nationales freine l’efficacité du programme.
De plus, une certaine réticence persiste dans certaines élites urbaines, attachées à la suprématie du français comme langue de réussite. Convaincre les familles que les langues locales sont un tremplin et non un frein à l’avenir de leurs enfants est une étape essentielle.
Vers une souveraineté éducative
ELAN marque une rupture : celle d’un enseignement qui ne se contente plus d’imposer un modèle hérité de la colonisation, mais qui cherche à construire une éducation enracinée dans les réalités locales. En revalorisant les langues africaines, ce programme renforce l’identité culturelle et prépare une génération d’élèves à la fois enracinés dans leur territoire et ouverts au monde.
L’Afrique, riche de plus de 2 000 langues, n’a pas à choisir entre modernité et tradition. En misant sur l’enseignement bilingue, elle affirme que son avenir passe par une éducation plus inclusive, plus efficace, et véritablement souveraine.
La Rédaction

