En Ouganda, le président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, s’affiche rarement sans évoquer sa passion première : l’élevage. À ses yeux, la politique est un art du contrôle, mais l’élevage est un art du lien à la terre, à la tradition, au prestige. Dans un pays où la ruralité structure encore les hiérarchies sociales, ses vaches Ankole, aux cornes longues et élégamment incurvées, incarnent un autre visage de son autorité : silencieux, ancestral, et profondément enraciné.
Museveni possède deux vastes domaines. Le premier, à Rwakitura, son village natal dans le sud-ouest de l’Ouganda, est devenu au fil des années bien plus qu’une résidence secondaire : c’est là qu’il reçoit ses homologues étrangers dans un décor pastoral qui tranche avec les fastes des palais. Le second, à Kisozi, à 130 kilomètres de la capitale Kampala, est une ferme tentaculaire où paissent des milliers de vaches. Leur valeur marchande est telle qu’elles sont devenues des cibles de choix pour les voleurs. Plusieurs vols y ont été rapportés, malgré la présence de soldats affectés à leur surveillance.
Ces vaches ne sont pas des animaux ordinaires. L’Ankole est une race emblématique d’Afrique de l’Est, prisée pour sa robustesse, sa viande de qualité et l’esthétique de ses cornes. Mais leur importance dépasse le cadre agricole : elles symbolisent la richesse, la sagesse et l’honneur dans la culture banyankole, l’ethnie du président. Posséder de telles bêtes, c’est affirmer une forme de souveraineté, à la fois personnelle et collective.
Au fil des ans, Museveni a fait de ses troupeaux un outil de communication politique. Il les montre volontiers aux visiteurs étrangers, les cite dans ses discours, et publie même parfois des photos en train de les nourrir ou de marcher à leurs côtés. Ce n’est pas une simple mise en scène champêtre : c’est une stratégie. Il se présente comme un homme du terroir, en phase avec les réalités rurales de son pays, à l’heure où une partie de la population se sent délaissée par l’élite urbaine.
Mais cette image d’éleveur paisible contraste avec la longévité de son règne, souvent critiqué pour son autoritarisme croissant. Intouchable dans les urnes, contesté dans les rues, Museveni semble plus vulnérable dans ses enclos que dans son palais. Le fait que ses vaches soient régulièrement ciblées révèle aussi une autre réalité : dans un pays traversé par les inégalités, la richesse, même pastorale, suscite convoitise et ressentiment.
Finalement, les majestueuses vaches de Museveni racontent un pouvoir qui s’est ruralisé autant qu’il s’est durci. Elles sont à la fois un héritage, un symbole de stabilité, et un miroir d’un régime qui s’appuie sur la tradition pour se perpétuer. En Ouganda, la présidence semble parfois lointaine, mais les vaches du président, elles, sont bien visibles et précieuses.
La Rédaction

