L’Alliance des États du Sahel (AES), formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ne se contente plus de rompre les liens politiques avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Elle entame désormais un désengagement économique réfléchi, marqué par une volonté d’autonomie régionale. À la fin du mois de mars, les trois États ont instauré un tarif douanier commun de 0,5 % sur les importations venant de pays extérieurs à leur union. Derrière cette décision technique se cache un geste fort : affirmer leur souveraineté économique face à des partenaires qu’ils considèrent désormais comme hostiles.
Une réponse politique par des leviers économiques
Depuis leurs prises de pouvoir par les armes, les régimes militaires de l’AES ont fait l’objet de sanctions économiques lourdes imposées par la CEDEAO. Ces mesures, censées forcer un retour rapide à l’ordre constitutionnel, ont au contraire consolidé l’axe Bamako-Ouagadougou-Niamey. En instaurant une douane commune, même symbolique pour l’instant, les trois pays entendent mutualiser leurs ressources et poser les premières pierres d’un marché intérieur indépendant, en rupture avec les mécanismes intégrés de la CEDEAO.
Le spectre du franc CFA
L’un des points les plus sensibles demeure la question monétaire. Si aucun des régimes n’a officiellement annoncé une sortie du franc CFA, les discours de souveraineté économique laissent présager un futur monétaire dissocié de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Les spéculations vont bon train sur une future monnaie propre à l’AES. Mais les défis logistiques, techniques et surtout politiques sont immenses. Une rupture monétaire exigerait non seulement des réserves suffisantes, mais aussi une stabilité macroéconomique que les trois pays, minés par les conflits armés et la fragilité institutionnelle, ne peuvent garantir à court terme.
Des zones d’ombre persistantes
Malgré les gestes spectaculaires, de nombreuses incertitudes pèsent sur la cohérence réelle du projet économique de l’AES. Les économies du Niger, du Mali et du Burkina Faso sont peu diversifiées, essentiellement agricoles, dépendantes des importations, et très vulnérables aux chocs externes. Leurs infrastructures commerciales sont peu connectées entre elles. Sans feuille de route publique ni cadre institutionnel robuste, la confédération reste pour l’instant un projet politique plus qu’un levier économique structurant.
Une dynamique qui inquiète et interroge
Face à ce réalignement régional, la CEDEAO reste sur une ligne dure, sans ouvrir de véritable canal de dialogue avec les juntes. Pourtant, en quittant une à une les structures d’intégration ouest-africaines, les pays de l’AES prennent le risque d’un isolement économique, sauf à trouver de nouveaux partenaires hors du continent ou à renforcer leur coopération avec d’autres blocs comme l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qu’ils semblent également vouloir remettre en question.
En s’affranchissant progressivement des carcans régionaux, les juntes du Sahel poursuivent une stratégie de rupture qui va bien au-delà du symbole. Mais entre slogans de souveraineté et réalités de terrain, la route reste longue et semée d’embûches. Le pari d’une autonomie économique régionale sans appui institutionnel extérieur reste audacieux voire périlleux.
La Rédaction

