Depuis des années, des familles ivoiriennes vivent dans l’attente et l’incertitude, sans nouvelles de leurs proches disparus en mer alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Europe. À Abidjan, Bruno Kouakou, membre du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), s’efforce de leur apporter des réponses, entre espoir et douleur.
Une mission délicate
Bruno Kouakou, membre de l’unité Rétablissement des liens familiaux au sein du CICR, se prépare chaque jour à rencontrer des familles en quête de vérité. Dans sa Toyota Land Cruiser, il relit minutieusement les dossiers des disparus, conscient du poids de chaque rencontre. Ce quinquagénaire, connu pour son engagement, joue un rôle crucial : rétablir des liens brisés ou fournir des réponses à des familles dévastées par l’absence.
Chaque année, des milliers de jeunes Ivoiriens, poussés par des rêves de succès ou la pression économique, quittent le pays pour tenter leur chance en Afrique du Nord ou en Europe. Beaucoup ne donnent plus jamais signe de vie. « Partir à l’aventure », comme on le dit localement, devient pour les familles un synonyme d’inquiétude et de silence angoissant.
L’espoir fragile des familles
Plusieurs familles abidjanaises attendent avec impatience la visite de Bruno Kouakou. À Anyama, un quartier périphérique réputé pour ses nombreux départs, Lago et Olga Koraï espèrent des nouvelles de leur fils Francisco. Passionné de football, il avait quitté la maison en 2020 pour rejoindre la Tunisie, rêvant de devenir une star comme Didier Drogba ou Samuel Eto’o. Depuis quatre ans, il n’a donné aucun signe de vie.
Lors d’une rencontre précédente, Bruno Kouakou leur avait annoncé que le croisement d’ADN effectué par le CICR n’avait donné aucun résultat. Pour Olga, ce « négatif » est une source de soulagement et d’espoir : tant que son fils n’a pas été retrouvé parmi les victimes, elle reste convaincue qu’il est vivant.
Entre vie et disparition
Pour les familles, accepter la disparition sans preuve tangible est impensable. « Dans notre culture, il y a les vivants et les morts, pas les disparus », confie Lago Koraï, tenant une photo de Francisco en tenue de footballeur. L’absence de dépouille prive ces parents de la possibilité de faire leur deuil, prolongeant leur souffrance.
Entre 2014 et 2024, plus de 30 000 migrants ont disparu ou trouvé la mort en tentant de rejoindre l’Europe, selon l’agence des Nations unies pour les migrations (OIM). Le CICR, qui collabore avec les autorités ivoiriennes sur cette crise, a confirmé en 2023 le sort de 20 migrants seulement. Ces chiffres, bien que partiels, témoignent de la complexité des recherches.
Un silence insupportable
Dans les foyers ivoiriens, le rêve européen se heurte souvent à une réalité brutale. Pour Francisco, partir était une façon de changer le destin familial, persuadé qu’un avenir meilleur l’attendait de l’autre côté de la Méditerranée. « Papa, tu pars à la retraite bientôt et tu n’as rien. Je dois réussir pour toi », avait-il déclaré à son père avant de partir.
Mais les années d’attente brisent les certitudes. Pour Bruno Kouakou, chaque visite est une tentative d’apporter des réponses, aussi difficiles soient-elles, à ces familles suspendues entre l’espoir et la douleur. En Côte d’Ivoire, l’histoire des disparus de la migration est celle d’un drame humain que les chiffres seuls ne peuvent raconter.
La Rédaction

