L’homme qui a fui les serpents pour étreindre les glaces : l’odyssée polaire
Lomé, 1958. Un jeune Togolais de 16 ans est allongé sur un lit de fortune. Il se remet d’une chute grave après avoir été mordu par un serpent dans une plantation de cocotiers près d’Aného, au sud-est du Togo. Pendant sa convalescence, il tombe par hasard sur un livre dans une bibliothèque jésuite : Les Esquimaux du Groenland à l’Alaska. Ce livre, oublié au fond d’une étagère coloniale, devient pour lui une fenêtre sur un monde aux antipodes du sien. Un monde sans serpents, sans prêtres, sans chaleur.
Tété‑Michel Kpomassie vient de découvrir sa vocation : il ira vivre avec les Inuits.

Fuir le serpent et l’ordre établi
Né en 1941 dans une famille polygame de 26 enfants, Kpomassie est élevé dans un environnement marqué par les traditions animistes. À la suite de sa morsure, sa famille veut l’initier au culte des serpents, ce qui impliquerait un enfermement progressif dans un rôle mystique. Il refuse. Ce refus n’est pas seulement spirituel, il est existentiel. Dans le livre sur les Inuits qu’il découvre, il voit un peuple libre, vivant sans hiérarchie, sans prêtre, dans des contrées où les serpents n’existent pas.
Sa décision est prise : il quittera le Togo. Non pour fuir la pauvreté, mais pour fuir le destin qu’on lui impose.
Un pèlerinage de huit années, de Lomé à l’Arctique
En 1958, à 16 ans, il s’enfuit. Sans argent, sans papiers, il entreprend un périple aussi improbable que spectaculaire : Ghana, Côte d’Ivoire, Sénégal, Mauritanie, France, Allemagne, Danemark… À chaque escale, il survit de petits boulots — docker, serveur, vendeur ambulant — et continue d’avancer. Il apprend le français, puis l’allemand, découvre l’Europe, ses contrastes, ses fractures.
En 1965, huit ans après avoir quitté Lomé, il embarque finalement pour le Groenland grâce au soutien de chercheurs danois intrigués par sa détermination. Il a 24 ans. Il est le premier Africain à vivre chez les Inuits.
Deux ans au pays du silence blanc

Il séjourne au Groenland entre 1965 et 1967, dans plusieurs localités : Qaqortoq, Nuuk, Upernavik, et des villages inaccessibles l’hiver. Son arrivée suscite une fascination immédiate : jamais un homme noir n’avait mis les pieds ici. On le touche, on l’observe, certains enfants le comparent à un esprit mythique, le Toornaarsuk Qivittoq.
Mais très vite, il s’intègre. Il apprend la langue kalaallisut, partage les repas à base de graisse de phoque et de viande crue, participe à la chasse, vit dans les maisons sans confort. Il ne prend pas de notes : il écoute, observe, vit comme un Inuit. Loin du regard colonial ou ethnographique, il s’efface pour s’immerger.
« Je voulais vivre avec eux, pas les étudier. Je voulais être un d’eux. »(RCI Canada, 2015)
Un récit renversant : l’Afrique observe le Nord
En 1977, Kpomassie publie L’Africain du Groenland. L’ouvrage bouleverse le paysage littéraire. Pour la première fois, un Africain décrit avec précision et empathie une société occidentale éloignée — non pas à partir d’un fantasme européen, mais d’une comparaison vécue, sincère. Il décrit un monde égalitaire, sans autorité, sans propriété privée, où la communauté prime sur l’individu.
Le livre est traduit en huit langues, reçoit le Prix Littéraire Francophone International en 1981, et figure dans les meilleures sélections du New York Times. Il devient un classique de la littérature de voyage. Un livre rare, où l’Afrique ne subit pas le regard extérieur, mais observe, compare, analyse et transmet.
Vie personnelle : un pont entre deux continents

À son retour, Tété‑Michel s’installe en France, à Nanterre. Il y épouse une femme française originaire de Bourgogne. Ensemble, ils auront deux enfants. Pendant plus de quatre décennies, il mène une vie discrète, entre engagements littéraires et interventions dans des écoles, conférences, universités.
Mais en 2021, à plus de 80 ans, il annonce sa séparation d’avec son épouse, déterminé à retourner finir sa vie au Groenland. Il retourne régulièrement sur l’île et prépare un deuxième livre, centré sur le changement climatique, les bouleversements dans les sociétés inuites et le dialogue entre traditions.
Un homme libre, une mémoire vivante
Tété‑Michel Kpomassie n’a jamais cessé de surprendre. Il n’est ni un explorateur classique, ni un intellectuel convenu. Il a traversé les continents à contre-courant, fait mentir les récits coloniaux, et construit une œuvre sur la rencontre, le décentrement et l’écoute.
Dans un monde obsédé par les frontières, son histoire rappelle que la curiosité peut être un acte de résistance, que la quête de liberté passe parfois par les glaces, et qu’un Togolais peut, à sa manière, devenir un gardien du Nord.
« Les Inuits m’ont donné ce que je n’avais jamais connu : la liberté. »(Outside.fr, 2021)
La Rédaction

