La guerre se déroule au Soudan, mais une partie croissante de ses ressources vient d’ailleurs. Derrière l’affrontement entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), l’ONU décrit désormais un écosystème transnational où circulent combattants, drones, armes, technologies et intermédiaires privés. Une mécanique extérieure qui ne se contente plus d’accompagner le conflit : elle contribue à lui donner les moyens de durer.
Depuis avril 2023, aucun des deux camps n’est parvenu à imposer une victoire définitive. Or, loin d’épuiser progressivement leurs capacités militaires, cette guerre s’est technologiquement transformée. La Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan estime que les soutiens extérieurs ont permis aux belligérants de conduire des opérations plus sophistiquées et d’étendre leur puissance de frappe, tandis que les civils continuent d’en supporter l’essentiel du coût.
Des soldats recrutés à des milliers de kilomètres
Le cas des FSR montre jusqu’où cette internationalisation peut aller. Les enquêteurs de l’ONU ont identifié des réseaux transnationaux liés au recrutement, à la formation et au déploiement de personnel étranger, impliquant notamment des acteurs établis aux Émirats arabes unis, en Colombie et au Tchad.
Jusqu’à 2 000 anciens militaires colombiens auraient ainsi rejoint les opérations des paramilitaires au Darfour et au Kordofan. Leur présence ne relèverait pas seulement d’un renfort en hommes : certains auraient apporté des compétences dans le maniement des drones, de l’artillerie et d’autres systèmes avancés.
La guerre soudanaise révèle ainsi une évolution plus profonde des conflits contemporains. Entre le fournisseur d’une arme et celui qui l’utilise peuvent désormais intervenir recruteurs, sociétés privées, logisticiens, financiers et territoires de transit. Cette fragmentation rend les responsabilités plus difficiles à établir et les circuits d’approvisionnement plus complexes à interrompre.
Le drone efface progressivement la notion de front
L’armée soudanaise bénéficie elle aussi de technologies provenant de l’étranger. Selon les enquêteurs, il existe des motifs raisonnables de croire que des drones fournis depuis l’extérieur ont été utilisés par les FAS dans des opérations ayant atteint des civils ou des infrastructures civiles.
Cette montée en puissance des systèmes sans pilote transforme la géographie du conflit. Un camp n’a plus nécessairement besoin de contrôler physiquement un territoire pour pouvoir le frapper. Les zones éloignées des combats terrestres deviennent accessibles, tandis que marchés, hôpitaux, écoles, quartiers résidentiels ou sites accueillant des déplacés restent exposés.
Tarir les ressources d’une guerre devenue internationale
C’est pourquoi l’ONU déplace désormais une partie de la responsabilité vers l’extérieur du champ de bataille. Elle demande aux États de démanteler les réseaux illicites, d’enquêter sur les intermédiaires impliqués et de suspendre les transferts lorsqu’il existe un risque sérieux qu’ils servent à commettre de graves violations.
La mission réclame également l’extension à l’ensemble du territoire soudanais de l’embargo sur les armes actuellement centré sur le Darfour. L’enjeu est considérable : contrôler uniquement les combattants à l’intérieur du pays ne suffit plus lorsque leurs capacités peuvent être reconstituées depuis l’étranger.
Après plus de trois années de guerre, le Soudan n’est donc plus seulement le théâtre d’un duel entre deux forces armées rivales. Il est devenu le point d’arrivée d’une économie transnationale de la guerre. Tant que combattants, équipements et technologies pourront alimenter les deux camps depuis l’extérieur, chaque nouvel approvisionnement risque de repousser un peu plus loin la perspective d’un épuisement militaire — et d’allonger, pour les civils, la durée de la catastrophe.
La Rédaction
Sources : Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan ; Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme ; Nations Unies.

