Pour la première fois depuis son indépendance en 2011, le Soudan du Sud doit confier aux urnes le choix de ses dirigeants. Mais cette étape historique pourrait produire l’effet inverse de celui attendu. À mesure que l’échéance électorale approche, des enquêteurs indépendants des Nations unies observent une convergence de facteurs susceptibles de transformer la compétition politique en nouveau foyer de violences, voire de favoriser des crimes atroces.
Des garde-fous qui s’affaiblissent avant le scrutin
Dans son évaluation publiée le 20 août, la Commission des Nations unies sur les droits de l’homme au Soudan du Sud dresse un constat préoccupant. La reprise des affrontements armés dans plusieurs régions coïncide avec un recul du dialogue politique, un rétrécissement de l’espace civique et l’affaiblissement des garanties constitutionnelles.
À ces difficultés s’ajoutent l’impunité, la corruption, les discours incendiaires et une gouvernance jugée de moins en moins inclusive. Dans le même temps, plusieurs mécanismes destinés à empêcher un retour à un conflit généralisé, notamment la surveillance du cessez-le-feu et le dialogue entre les différentes forces politiques, ont perdu de leur efficacité.
Pour la Commission, ces facteurs ne doivent pas être considérés séparément. Leur accumulation augmente le risque que les rivalités électorales viennent se greffer sur des fractures politiques et sécuritaires qui n’ont jamais véritablement disparu.
Quand l’élection risque d’attiser les divisions
Le paradoxe est au cœur de l’alerte lancée par les enquêteurs : un scrutin conçu pour donner une légitimité démocratique aux institutions pourrait devenir une nouvelle source d’instabilité si une partie de la population et des forces politiques reste exclue du processus.
« Les Sud-Soudanais méritent une élection qui leur donne la parole, et non une élection qui mette leur vie en danger », prévient Yasmin Sooka, présidente de la Commission.
Les experts craignent notamment que l’absence de mécanismes crédibles pour régler les différends électoraux favorise une contestation violente des résultats. Dans un pays où les armes restent largement présentes, une crise politique pourrait rapidement prendre une dimension sécuritaire.
Riek Machar au centre de l’impasse politique
La situation de Riek Machar constitue l’un des principaux points de crispation. La Commission demande que le SPLM-IO qu’il dirige puisse participer à un dialogue politique réellement inclusif, aux côtés des autres formations, des groupes dissidents, de la société civile, des femmes et des jeunes.
Les enquêteurs réclament également la libération des opposants détenus, dont Riek Machar, à moins qu’ils ne soient rapidement présentés devant une juridiction indépendante et impartiale.
Pour l’ONU, renouer le dialogue ne constitue donc pas une étape secondaire du processus électoral. Il s’agit d’une condition pour éviter que la compétition pour le pouvoir ne se déroule dans un environnement dominé par l’exclusion et la confrontation.
Sécuriser la transition avant de sécuriser les urnes
La Commission identifie plusieurs conditions nécessaires à un scrutin crédible : une cessation effective des hostilités, des forces de sécurité nationales unifiées sous un commandement non partisan, des institutions électorales indépendantes et un mécanisme impartial de règlement des contentieux.
Elle demande également des mesures contre les discours de haine et l’incitation à la violence, ainsi qu’un accès équitable des différentes forces politiques au processus.
L’Union africaine, l’IGAD, les Nations unies et les partenaires internationaux sont parallèlement appelés à renforcer leur diplomatie préventive.
Pour le Soudan du Sud, l’enjeu dépasse ainsi l’organisation matérielle de ses premières élections nationales. Après des années de guerre et une transition politique plusieurs fois prolongée, le véritable défi consiste à faire des urnes une alternative aux armes. C’est précisément cette possibilité que les enquêteurs de l’ONU jugent aujourd’hui menacée.
La Rédaction
Sources : Commission des Nations unies sur les droits de l’homme au Soudan du Sud, 20 août 2026 ; ONU Info, 20 août 2026.

