“Réparer”, c’est parfois un mot trop court pour dire le long chemin de celles qui décident de reprendre possession d’un corps blessé. Pour des milliers de femmes à travers le monde, excisées dans leur enfance, la médecine contemporaine offre aujourd’hui une promesse : celle de reconstruire ce qui a été mutilé. Mais derrière l’acte chirurgical, c’est une autre réparation qui s’opère – celle de la mémoire, du plaisir, de la dignité.
Une blessure sans frontière
L’excision, ou mutilation génitale féminine (MGF), n’a rien d’un phénomène isolé ou ancien. Pratiquée dans près de 30 pays, majoritairement en Afrique, mais aussi en Asie et au Moyen-Orient, elle concerne plus de 200 millions de femmes selon l’OMS. Mais la mondialisation des mobilités a aussi déplacé cette réalité : des femmes excisées vivent aujourd’hui en France, au Canada, en Allemagne, en Suède, aux États-Unis… Des femmes qui, parfois, n’ont jamais parlé de leur douleur. Ou à qui on a dit qu’il ne fallait pas en parler.
Dans les pays d’accueil, ces survivantes se heurtent souvent au silence médical ou à la gêne institutionnelle. Les mutilations sexuelles féminines, bien que reconnues comme violences sexuelles par les textes internationaux, sont encore mal comprises, mal nommées, mal soignées.
De la chirurgie à la réconciliation intérieure
La réparation chirurgicale du clitoris, développée dans les années 2000, constitue une avancée majeure. Mais les professionnelles de santé sont formelles : on ne répare pas seulement un organe, on accompagne des récits de vie, des traumas, des désirs longtemps refoulés. Le geste médical est le début, pas la fin.
À Paris, Nairobi, Montréal ou Dakar, des unités pluridisciplinaires réunissent désormais chirurgiennes, psychologues, sexologues, médiatrices culturelles. Il ne s’agit pas de plaquer une norme occidentale du plaisir ou de la sexualité, mais de permettre à chaque femme de redessiner les contours de son corps selon ses propres repères.
Le poids du silence et des tabous
Le défi, c’est aussi celui de la parole. Parler d’excision, c’est affronter la honte imposée, la loyauté familiale, les conflits identitaires. Certaines femmes attendent des décennies avant d’oser consulter. D’autres n’en ressentent pas le besoin, estimant que leur corps n’a pas à être “réparé” selon des standards extérieurs.
C’est là que se joue une tension éthique majeure : comment dénoncer une violence sans condamner une culture ? Comment faire de la prévention sans stigmatiser ? Comment agir sans infantiliser ? La réponse ne peut être ni dans le jugement ni dans l’angélisme. Elle réside dans le dialogue, l’écoute, le respect de l’autonomie de celles qui, un jour, décident ou non de reconstruire.
Des femmes, pas des victimes
On aurait tort de réduire les femmes excisées à leur blessure. Nombreuses sont celles qui deviennent militantes, soignantes, écrivaines, artistes. Elles ne se contentent pas de “survivre” : elles portent un savoir intime, une lucidité politique, une force de parole.
Le féminisme intersectionnel, loin des caricatures, invite ici à penser la complexité. Ces femmes sont à la fois migrantes, mères, croyantes, féministes, afro-descendantes, citoyennes. Elles défient les assignations, refusent les simplismes, redessinent le sens même de la réparation.
Réparer, c’est choisir
Face à l’excision, il n’y a pas une réponse, mais des chemins. La médecine peut aider. L’écoute peut réparer. Mais seule la femme concernée peut décider de ce qui, pour elle, fera réparation.
L’enjeu n’est pas de nier la violence subie. Il est de la nommer, de l’accompagner, de la dépasser. Et surtout, de reconnaître à chaque femme le droit d’inventer sa propre guérison.
La Rédaction

