Ils rient à vos blagues, vous appellent “frère” ou “sœur”, mais vous fuient dès que votre lumière décline. Ils ne vous aiment pas. Ils vous exploitent. Dans la vie quotidienne comme dans les plus hautes sphères du pouvoir, l’amitié par intérêt est devenue une norme banalisée, presque socialement admise. Et cette banalisation dit tout de notre époque.
Le calcul en héritage
Que ce soit dans un quartier, une entreprise, une université ou un salon mondain, le lien social repose de plus en plus sur l’utilité immédiate. Suis-je vu avec untel parce qu’il m’enrichit humainement… ou parce qu’il peut m’ouvrir des portes ? La question est rarement formulée, mais elle dicte sourdement bien des fréquentations.
Ce glissement — du lien sincère vers l’usage stratégique de l’autre — s’observe dans toutes les couches de la société : relation amicale, partenariat professionnel, voisinage, spiritualité, voire famille. Derrière les “fréquences” répétées se cache souvent un contrat tacite : tant que tu m’apportes, je reste ; sinon, je passe à autre chose.
La politique, reflet aggravé de nos travers
Si ce phénomène est si insidieux, c’est aussi parce que la sphère politique en donne une version exacerbée et hautement visible. Là où l’amitié devrait être loyauté, elle devient transaction. La loyauté s’achète, et le soutien se loue à la durée du pouvoir.
Combien de responsables politiques ont vu leur entourage s’évaporer après une défaite électorale ou une disgrâce judiciaire ? En France, François Hollande a connu l’isolement progressif dès que sa cote a plongé. En Afrique, Laurent Gbagbo, après sa chute, a vu certains de ses anciens fidèles rallier ses adversaires dans un silence glacial. La fidélité dure rarement plus longtemps que l’influence.
Mais loin d’être un cas à part, la politique ne fait qu’illustrer un trait profondément ancré dans notre société : la dépendance à l’utilité.
“J’ai découvert que j’étais fréquenté, pas aimé”
Amina, ancienne styliste à succès reconvertie dans l’agriculture, raconte : “Quand je faisais les podiums, j’avais une armée autour de moi. Mais dès que j’ai choisi une autre vie, le silence est devenu mon quotidien.” Son témoignage rejoint des milliers d’autres. Des relations construites sur l’opportunité, qui ne résistent ni au changement de statut, ni à l’absence d’intérêt immédiat.
Ceux qui en souffrent décrivent un sentiment d’exploitation, de déception, mais aussi de doute sur soi : suis-je aimable ou seulement utile ?
L’économie du lien
Nous vivons dans un monde où l’image l’emporte sur l’authenticité, où les connexions sociales sont gérées comme des actifs. Les réseaux sociaux ont accentué cette logique : plus un ami est visible, plus il “rapporte”. Suis-je fréquenté pour moi-même ou pour ma vitrine numérique ?
Le sociologue Zygmunt Bauman parlait de “liens liquides”, où tout est jetable, remplaçable, y compris les êtres. Dans cet univers d’échanges conditionnels, le lien désintéressé devient un luxe, parfois même un handicap.
Résister à l’indifférence masquée
Alors que tout pousse à l’instrumentalisation des autres, résister passe par une exigence simple mais radicale : choisir l’authenticité. Revenir à des relations où le silence n’est pas synonyme de disparition, où l’amitié n’a pas besoin d’agenda caché.
Les vrais amis sont ceux qui restent quand vous n’avez plus rien à donner ou qui vous défendent lorsque vous êtes attaqué.
Dans ce monde où le calcul est devenu réflexe, l’amitié sincère n’a pas disparu : elle se fait rare, précieuse, presque subversive. Et si certains milieux comme la politique en révèlent la corruption, c’est dans la société ordinaire que cette vérité doit être affrontée : voulons-nous être aimés pour ce que nous sommes, ou recherchés pour ce que nous rapportons ?
La Rédaction

