Ernest Bai Koroma est de nouveau en Sierra Leone. Deux ans après avoir quitté le pays sous le poids d’une accusation de trahison liée à une tentative de coup d’État, l’ancien président revient libre de toute poursuite et retrouve même les portes de State House. Sa rencontre avec Julius Maada Bio donne à ce retour une portée qui dépasse largement le sort d’un ancien chef d’État : Freetown tente désormais de transformer l’une de ses plus graves fractures politiques récentes en séquence de réconciliation nationale.
D’accusé de trahison à hôte de State House
L’image aurait été difficilement imaginable au début de 2024. Ernest Bai Koroma, qui a dirigé la Sierra Leone de 2007 à 2018, avait alors été inculpé pour trahison et d’autres infractions après les violences du 26 novembre 2023. Des hommes armés avaient attaqué une armurerie militaire, des casernes, des commissariats et des prisons à Freetown. Vingt et une personnes avaient été tuées selon les autorités, qui avaient qualifié les événements de tentative de coup d’État. Koroma avait toujours rejeté toute implication.
Autorisé quelques semaines plus tard à se rendre au Nigeria pour des raisons de santé, après une médiation impliquant la CEDEAO, l’ancien président y restera finalement plus de deux ans. Son absence prolongée avait entretenu une situation politique délicate entre le gouvernement et l’All People’s Congress (APC), principale force d’opposition dont il demeure l’une des figures les plus influentes.
Le tournant intervient en juillet 2026. Les autorités annoncent l’abandon des poursuites visant l’ancien chef de l’État, ouvrant juridiquement la voie à son retour. La CEDEAO présente cette décision comme un geste en faveur de la réconciliation nationale, de l’unité et d’une paix durable.
Un retour placé sous le signe de la médiation
Le retour de Koroma n’a rien eu d’un simple déplacement personnel. Il a été accompagné de l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo et de la ministre nigériane des Affaires étrangères Bianca Odumegwu-Ojukwu, signe du poids régional accordé à cette séquence.
C’est le 6 septembre que l’ancien dirigeant a effectivement retrouvé Freetown. À son arrivée, il a été accueilli par des responsables gouvernementaux et des représentants de son parti. Le Nigeria, où il avait vécu pendant son éloignement, apparaît ainsi comme l’un des principaux artisans de la sortie de crise, aux côtés de la CEDEAO.
Dès le lendemain, Ernest Bai Koroma était reçu à State House par Julius Maada Bio. Selon la présidence, il a remercié son successeur d’avoir facilité son retour et réaffirmé son engagement en faveur de la cohésion nationale, de la paix et du développement. Après les accusations, l’exil et deux années d’incertitude, la rencontre entre les deux hommes a été présentée comme l’image d’un pays cherchant à tourner une page.
La réconciliation plutôt que l’épreuve du procès
L’abandon des poursuites ne signifie pas que les événements de novembre 2023 disparaissent de la mémoire politique sierra-léonaise. Plusieurs personnes poursuivies dans cette affaire ont été condamnées à de lourdes peines. Mais le dossier concernant l’ancien président, lui, n’ira pas jusqu’au procès.
C’est ce qui donne à son retour une portée singulière. Koroma ne revient pas après avoir été acquitté par un tribunal au terme d’une procédure contradictoire. Il rentre parce que l’État a renoncé aux charges qui pesaient contre lui et choisi une issue politique présentée comme préférable à la prolongation d’une confrontation susceptible d’entretenir les tensions.
La CEDEAO assume clairement cette lecture. Après avoir participé à la médiation ayant permis son départ, l’organisation régionale accompagne désormais son retour et met en avant la nécessité de préserver la stabilité et l’unité du pays.
Un geste d’apaisement aux conséquences encore ouvertes
À 72 ans, Ernest Bai Koroma n’est pourtant pas une personnalité sans influence. L’ancien président reste étroitement associé à l’APC et conserve un poids politique considérable. Son retour intervient alors que la Sierra Leone entre progressivement dans une nouvelle phase politique avant la présidentielle prévue en 2028.
Pour Julius Maada Bio, recevoir publiquement son prédécesseur permet d’afficher une volonté d’apaisement après plusieurs années de forte polarisation. Pour Koroma, revenir sans les accusations de trahison qui pesaient encore sur lui il y a peu signifie retrouver une liberté de mouvement et une présence politique intérieure dont les effets restent difficiles à mesurer.
La scène de State House raconte ainsi deux histoires à la fois. Celle d’une réconciliation que le gouvernement, le Nigeria et la CEDEAO veulent inscrire dans la durée, mais aussi celle du retour d’un ancien président dont l’influence n’a pas totalement disparu.
Deux ans après un départ sous haute tension, Ernest Bai Koroma retrouve donc son pays dans une situation radicalement différente. L’accusé de trahison est désormais reçu par celui qui lui avait succédé à la présidence. La Sierra Leone a choisi de refermer le dossier judiciaire. Reste à savoir si ce geste suffira également à refermer la fracture politique.
La Rédaction

