L’Algérie hausse le ton contre les Émirats arabes unis. Au cœur des tensions : le Sahel, théâtre d’une rivalité d’influence de plus en plus assumée. Dans une série de prises de position récentes, le président Abdelmadjid Tebboune accuse Abou Dhabi d’ingérence directe dans les affaires africaines. Les mots sont forts, les intentions claires.
Une escalade médiatique sans précédent
Début mai 2025, une émission diffusée sur la télévision publique algérienne a déclenché une onde de choc dans les chancelleries du Maghreb et du Golfe. Sans détour, elle qualifie les Émirats arabes unis de « micro-État artificiel », dirigé par des « nains » en politique étrangère, « incapables de se définir autrement que par l’argent et la provocation ». Si le message est relayé par des journalistes et experts proches du pouvoir, personne n’ignore qu’il porte la signature implicite du président Tebboune.
Cette sortie virulente fait suite à un incident diplomatique jugé provocateur par Alger. Un historien émirati invité sur Sky News Arabia — une chaîne perçue comme liée à Abou Dhabi — a remis en question les origines berbères de l’Algérie. L’interprétation algérienne est immédiate : une attaque culturelle ciblée, perçue comme une provocation identitaire orchestrée depuis le Golfe.
Le Sahel comme ligne de fracture
Mais au-delà des mots, c’est sur le terrain sahélien que la discorde prend forme. Depuis plusieurs mois, Alger observe avec méfiance l’activisme croissant des Émirats arabes unis en Afrique de l’Ouest. Financements opaques, présence de sociétés de sécurité privées, liens discrets avec certains régimes militaires issus de coups d’État : les accusations s’accumulent.
Le président Tebboune soupçonne Abou Dhabi de soutenir des agendas sécuritaires qui fragiliseraient l’équilibre régional, notamment au Mali, au Niger et au Burkina Faso. Pour l’Algérie, qui partage une frontière directe avec la bande sahélienne, cette ingérence est vécue comme une menace à la fois stratégique et existentielle.
Officiellement, Abou Dhabi n’a pas répondu aux attaques algériennes. Mais selon plusieurs diplomates, les émiratis auraient discrètement fait savoir qu’ils jugeaient ces déclarations « excessives », tout en continuant à renforcer leurs alliances militaires et économiques sur le continent.
Une rivalité nouvelle, aux racines anciennes
Longtemps discrets partenaires, l’Algérie et les Émirats arabes unis ont connu par le passé une relation sans heurts. Mais depuis la dernière décennie, leurs trajectoires géopolitiques divergent radicalement. Alger affiche une diplomatie indépendante, méfiante à l’égard des blocs d’influence, et soucieuse de maintenir la souveraineté des États africains. Abou Dhabi, au contraire, assume un rôle de puissance montante, investissant massivement en Afrique pour y défendre ses intérêts économiques, sécuritaires et diplomatiques.
Cette rivalité, longtemps silencieuse, a désormais franchi un seuil. En mai 2025, Alger a gelé plusieurs projets d’investissement liés à des fonds émiratis dans le secteur des infrastructures. Dans le même temps, des visas ont été suspendus pour des ressortissants d’Abou Dhabi, selon des sources aéroportuaires. Le tout, sans qu’aucune annonce officielle ne confirme une rupture.
Une relation suspendue, un dialogue incertain
Malgré la dureté des mots, aucune rupture diplomatique formelle n’a été déclarée. Les ambassades restent ouvertes, les canaux diplomatiques actifs. Mais tout semble suspendu à un équilibre instable, fait de provocations médiatiques et de gestes symboliques. Une rencontre entre Abdelmadjid Tebboune et Mohammed ben Zayed avait bien été évoquée à l’occasion de l’Aïd al-Fitr, au printemps dernier. Mais depuis, aucun signal n’a été donné en faveur d’un rapprochement réel.
Dans un Sahel de plus en plus fragmenté, la rivalité entre l’Algérie et les Émirats pourrait bien redessiner l’équation sécuritaire. Tebboune, déterminé à défendre une vision panafricaine et non-alignée, semble vouloir marquer une ligne rouge : l’Afrique n’est pas à vendre.
La Rédaction

