Alors que Ryanair et Transavia proposent désormais des liaisons directes vers Dakhla depuis Madrid et Paris, la desserte du Sahara occidental par des compagnies européennes s’inscrit dans une zone grise légale et géopolitique, entre appui implicite à Rabat et mise en garde du Front Polisario.
Un accès facilité à un territoire disputé
Pour une poignée d’euros, il est désormais possible de s’envoler depuis l’Europe vers le Sahara occidental. En trois heures, Virginia Santana, entrepreneuse madrilène, rejoint chaque semaine Dakhla pour superviser la construction de son futur hôtel. Soutenu par des investisseurs espagnols, le projet incarne la stratégie marocaine de développement touristique dans cette région littorale encore largement méconnue. Dakhla devient ainsi un nouvel atout dans l’ambitieux plan de modernisation du royaume, qui contrôle 80 % de ce territoire revendiqué par le Front Polisario.
Un virage politique à Paris et Madrid
Ce nouvel élan économique bénéficie d’un contexte diplomatique favorable au Maroc. Après des décennies de neutralité, l’Espagne a officiellement soutenu le plan d’autonomie marocain en mars 2022, suivie par la France en juillet 2024. Cette inflexion a provoqué la colère d’Alger, soutien indéfectible des indépendantistes sahraouis. Mais elle ouvre aussi la voie à une intensification des relations commerciales et touristiques, que Rabat n’a pas tardé à exploiter, notamment par des incitations fiscales pour les compagnies aériennes.
Une légalité contestée par le Front Polisario
Pour le Front Polisario, ces liaisons sont une tentative claire d’“imposer le fait accompli de l’occupation” en enracinant des intérêts économiques étrangers dans la région. Son représentant à Genève, Oubbi Buchraya, dénonce une violation du droit international et menace de poursuites judiciaires contre les compagnies concernées. Il rappelle que, selon l’ONU, aucun accord ne peut être légitime sans le consentement du peuple sahraoui. L’Union européenne, elle-même, a rappelé fin 2024 que l’accord aérien euro-méditerranéen ne couvrait pas les vols vers le Sahara occidental.
Des interprétations juridiques divergentes
Ryanair, de son côté, se retranche derrière l’Agence espagnole de sécurité aérienne, qui s’appuie sur la Convention de Chicago pour autoriser la ligne Madrid-Dakhla. Cette lecture du droit international exclut toute obligation de consultation extérieure. La compagnie irlandaise se contente d’affirmer que ses opérations sont “conformes aux réglementations applicables”. En France, Transavia affirme aussi agir dans les clous, mais son arrêté d’exploitation limite ses vols au territoire marocain – sans trancher la question du statut de Dakhla.
Un précédent européen qui fragilise les dessertes
Cette querelle n’est pas sans rappeler l’annulation par la Cour de justice de l’Union européenne, en octobre 2024, des accords commerciaux sur la pêche et l’agriculture signés entre le Maroc et l’UE. Motif : l’absence de consentement du peuple sahraoui. Un précédent qui pourrait fragiliser juridiquement ces nouvelles dessertes aériennes et freiner l’enthousiasme des investisseurs.
En facilitant l’accès au Sahara occidental, les compagnies aériennes volent peut-être au-devant d’une tempête diplomatique et judiciaire. Car à mesure que Rabat accélère son ancrage économique, le statut du territoire, lui, reste irrésolu.
La Rédaction

