Sous le régime de Poutine, les chutes depuis les étages élevés sont devenues un motif récurrent, étrange, et glaçant du monde des affaires et du pouvoir.
Moscou. Depuis le début de la guerre en Ukraine en 2022, une série de morts suspectes ont frappé les élites russes : oligarques, hauts fonctionnaires, PDG de grandes entreprises, souvent retrouvés au pied de leur immeuble, tombés, dit-on, « accidentellement » d’une fenêtre. Ces décès, qualifiés pudiquement de défenestrations, ont de quoi intriguer, tant leur répétition semble éloignée du simple hasard.
Une série noire qui ne faiblit pas
Parmi les cas les plus notoires figurent Ravil Maganov, président du géant pétrolier Lukoil, tombé du 6e étage de l’hôpital central de Moscou en septembre 2022 ; Pavel Antov, magnat de la viande et député, retrouvé mort après être tombé d’un hôtel en Inde peu après avoir critiqué la guerre en Ukraine ; ou encore Dan Rapoport, homme d’affaires letton installé à Washington, dont la mort en août 2022 reste entourée de mystère.
À cette liste s’est ajoutée, le 4 juillet 2025, celle d’Andrei Badalov, vice-président de Transneft, géant russe des oléoducs. Il a chuté du 17e étage d’un immeuble à Moscou, alors qu’il vivait au 10e. Un mot d’adieu à son épouse a été retrouvé, laissant les autorités évoquer un suicide, bien qu’une enquête ait été ouverte pour écarter toute incitation ou acte criminel.
D’autres cas ont également marqué les esprits, comme Leonid Shulman, cadre supérieur de Gazprom, retrouvé mort en janvier 2022 dans sa salle de bain avec des blessures suspectes ; ou Alexander Subbotin, ex-dirigeant de Lukoil, retrouvé mort dans la cave d’un chaman, dans ce qui avait été décrit comme une « séance de purification ayant mal tourné ». Ces décès, pour la plupart, touchent des personnalités liées au complexe énergétique et militaire russe.
Depuis 2022, plus de 30 personnalités liées à la politique, à l’énergie ou aux finances russes ont perdu la vie dans des circonstances douteuses. Une proportion non négligeable de ces décès implique une chute depuis une hauteur.
Le lexique du régime : suicide ou fatalité
À chaque nouvelle chute, la version officielle russe oscille entre dépression soudaine, accident domestique ou maladie mentale. Les familles, souvent sous pression, restent silencieuses. L’enquête, si elle a lieu, s’étouffe dans une opacité totale. Aucun lien officiel n’est établi entre ces morts. Pourtant, l’accumulation défie les lois de la probabilité.
Une stratégie de terreur implicite ?
Ce phénomène des « défenestrations russes » s’inscrit dans une tradition plus large de disparitions suspectes et de meurtres politiques sous Vladimir Poutine. De l’empoisonnement d’Alexandre Litvinenko à Londres à la mort de Boris Nemtsov en 2015, l’élimination physique des opposants est une constante du régime.
Le message est clair : même ceux qui restent discrets, mais pourraient nuire, ne sont jamais à l’abri. L’outil n’est pas seulement l’arrestation ou la diffamation, mais la peur brute et muette.
Un tabou dans la société russe
À Moscou, peu osent parler de ces morts. La peur est palpable. Une plaisanterie noire circule : « En Russie, les fenêtres ne sont pas des issues de secours, ce sont des armes. »
Dans un contexte où la guerre en Ukraine accentue les tensions internes, où les sanctions économiques étranglent les élites, et où les désaccords politiques deviennent mortels, la fenêtre devient un précipice social — symbole d’une Russie qui supprime, sans bruit, ceux qui ne marchent pas au pas.
Plus qu’un fait divers récurrent, les défenestrations en Russie s’imposent comme un mode opératoire officieux d’un pouvoir sans pitié. Un pouvoir qui, sans même devoir expliquer, laisse planer la menace d’une chute à tout moment — non pas métaphorique, mais bien réelle.
La Rédaction

