L’argent disparaît des banques : Goma bascule vers le mobile money et la débrouille financière
À Goma, l’argent n’a pas cessé de circuler. Mais les banques, elles, se sont effacées du quotidien. Plus de guichets ouverts, presque plus de distributeurs, plus de contact direct avec les établissements financiers. Dans cette grande ville de l’est de la République démocratique du Congo, l’accès aux liquidités repose désormais sur l’ingéniosité des habitants, contraints de contourner un système bancaire paralysé.
La rupture s’est installée après la prise de contrôle de larges zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu par l’Alliance Fleuve Congo (AFC-M23) au début de l’année dernière. Dans la foulée, plusieurs banques ont suspendu leurs activités locales. Résultat : des milliers de résidents se retrouvent avec de l’argent sur leurs comptes, mais sans moyen simple d’y accéder physiquement.
Salariés, commerçants, étudiants ou petits entrepreneurs doivent désormais transformer chaque retrait en opération stratégique.
Retirer son argent hors de la ville
Pour une partie de la population disposant de cartes bancaires internationales, la solution passe par la frontière. À Gisenyi, au Rwanda voisin, les distributeurs automatiques fonctionnent encore. Les Gomatraciens y retirent leur argent, mais à un prix élevé : frais bancaires internationaux, conversion obligatoire des francs rwandais en dollars ou en francs congolais, puis nouvelles pertes au change.
À Goma, où les transactions se font historiquement en double monnaie, cette gymnastique financière est devenue un passage obligé pour ceux qui peuvent se permettre le déplacement.
Les détenteurs de cartes locales n’ont pas cette option. Ils sont souvent contraints de parcourir près de 300 kilomètres jusqu’à Beni ou Butembo, deux villes restées sous administration du gouvernement central et où les banques opèrent encore normalement. Le voyage implique transport, temps, risques sécuritaires et dépenses supplémentaires, uniquement pour accéder à ses propres économies.
Le téléphone devient un guichet
Face à cette fermeture de fait du système bancaire classique, le centre de gravité financier de Goma s’est déplacé vers le numérique. Les portefeuilles électroniques sont devenus l’outil central de la survie économique locale.
De nombreux habitants relient leurs comptes bancaires encore actifs à des services de mobile money comme M-Pesa, Airtel Money ou Orange Money. Les fonds sont transférés vers ces plateformes, puis retirés en espèces chez des agents répartis dans les quartiers.
À Goma, ces kiosques sont désormais des points névralgiques. Les files s’allongent, notamment pour les retraits en dollars, une devise devenue rare. Pour ce type d’opération, les commissions tournent autour de 3 %. Ce coût s’explique par la difficulté d’approvisionnement en monnaie américaine et par la multiplication des intermédiaires nécessaires pour en disposer.
En monnaie locale, les frais sont souvent absorbés par le jeu du taux de change, permettant aux agents de dégager une marge sans facturer directement les clients.
Avant l’instauration d’un plafond, certains intermédiaires prélevaient jusqu’à 6 % par transaction. Les autorités de fait dans la zone ont depuis imposé une limite afin de freiner l’érosion du pouvoir d’achat.
Une pression sur chaque transaction
Même plafonnés, ces frais pèsent lourdement sur des ménages déjà fragilisés par l’incertitude économique. À chaque retrait, une part du revenu disparaît. Accéder à son argent n’est plus un geste automatique, mais une décision qui a un coût, un délai et parfois un risque.
Pour les petites entreprises locales, la situation est encore plus complexe. Sans guichets bancaires fonctionnels, il devient difficile de payer des fournisseurs, d’encaisser formellement des clients ou d’organiser des salaires réguliers. L’économie de Goma continue de tourner, mais dans un cadre de plus en plus informel et fragmenté.
Les applications bancaires permettent encore à certains clients de transférer ou consulter leurs fonds, mais l’absence d’agences bloque des services essentiels : crédits, restructurations, opérations commerciales structurées ou garanties financières.
Un bras de fer politique
La paralysie bancaire nourrit aussi un conflit de récits. Du côté de l’AFC-M23, des responsables affirment que le pouvoir central aurait ordonné aux banques de suspendre leurs activités afin de priver la population de ses économies.
À Kinshasa, la lecture est différente. Les autorités expliquent que les établissements financiers se sont retirés en raison des sanctions internationales visant certains dirigeants de l’AFC-M23. Opérer dans une zone contrôlée par un groupe armé sous sanctions exposerait les banques à des risques juridiques, notamment pour l’utilisation du dollar américain dans les transactions.
Entre ces deux positions, les banques invoquent principalement la dégradation du contexte sécuritaire pour justifier la fermeture temporaire de leurs agences à Goma et Bukavu.
Une mutation forcée du système financier local
Au-delà des responsabilités politiques, la situation de Goma révèle une transformation profonde. La dépendance au cash et aux agences physiques montre ses limites dès que le système s’interrompt. À l’inverse, le mobile money, les applications bancaires et les réseaux informels deviennent des piliers de substitution.
Ce basculement n’est pas un choix stratégique, mais une adaptation contrainte. À défaut de banques, la ville invente une finance hybride, faite de transferts numériques, de conversions multiples, de déplacements forcés et de commissions permanentes.
À Goma, l’argent existe toujours. Ce qui a changé, c’est la manière d’y accéder. Désormais, chaque billet retiré raconte une autre réalité : celle d’une population qui, privée de ses banques, apprend à faire fonctionner son économie autrement.
La Rédaction

