Le mobile money a profondément transformé les habitudes financières en Afrique de l’Ouest. Mais son succès repose encore sur un paradoxe : des millions d’utilisateurs disposent de portefeuilles électroniques sans pouvoir toujours faire circuler librement leur argent entre les différents réseaux. En imposant progressivement une infrastructure commune, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) s’attaque à cette fragmentation. Une évolution qui pourrait modifier durablement la manière dont les opérateurs gagnent de l’argent et dont les consommateurs choisissent leurs services.
Dans les paiements numériques, la puissance d’un opérateur dépend largement de l’étendue de son réseau. Plus il compte d’utilisateurs, plus son service devient attractif pour les transferts, les règlements commerciaux et les opérations quotidiennes. Cette logique a favorisé l’expansion rapide de la monnaie électronique, tout en créant une forme de dépendance : pour échanger facilement de l’argent, les usagers avaient souvent intérêt à appartenir au même écosystème.
La Plateforme interopérable du système de paiement instantané (PI-SPI) vient remettre en cause cet avantage historique. À compter du 2 novembre 2026, les transactions interopérables de monnaie électronique entre particuliers devront obligatoirement transiter par cette infrastructure régionale. La mesure ne supprime pas les opérateurs existants, mais transforme les conditions dans lesquelles ils peuvent se concurrencer.
Quand le réseau cesse d’être une frontière
L’enjeu économique dépasse la simple compatibilité technique. Lorsqu’un portefeuille électronique peut communiquer avec les comptes d’autres établissements, la valeur d’un service dépend moins du nombre de personnes utilisant la même marque.
Pour les consommateurs, cette ouverture peut élargir la liberté de choix. Un client pourrait privilégier la fiabilité d’une application, la proximité d’un agent ou la qualité de l’assistance plutôt que de conserver un opérateur uniquement parce que son entourage l’utilise.
La politique tarifaire de la BCEAO renforce cette évolution. Les transferts nationaux interopérables entre particuliers seront gratuits jusqu’à un cumul quotidien de 8 000 FCFA, un niveau couvrant, selon la Banque centrale, environ trois quarts des transactions de monnaie électronique dans l’Union. La réception restera gratuite sans plafond.
Il ne s’agit toutefois pas d’une gratuité générale de toutes les opérations de mobile money. Les conditions concernent les transactions entrant dans le périmètre défini par le régulateur.
Le Togo face à une nouvelle économie des paiements
Au Togo, où les services de monnaie électronique occupent une place importante dans les échanges quotidiens, cette évolution pourrait progressivement déplacer les sources de revenus des opérateurs.
Les commissions sur les transferts constituent une activité visible, mais elles ne représentent qu’une partie des possibilités offertes par les paiements numériques. Les règlements auprès des commerçants, les services destinés aux entreprises, l’encaissement de factures et les solutions financières associées pourraient prendre davantage d’importance.
Cette transformation suppose néanmoins des investissements. La disponibilité permanente des services, la protection contre la fraude et la rapidité de résolution des incidents deviendront des éléments essentiels de différenciation. Une transaction instantanée ne présente un réel avantage que si l’utilisateur peut compter sur sa fiabilité.
Pour les petits commerces, l’interopérabilité pourrait également réduire la nécessité de multiplier les solutions d’encaissement. Son impact dépendra cependant des conditions appliquées aux paiements marchands et de l’adoption effective des nouveaux outils.
L’intégration financière se jouera dans les usages
L’infrastructure régionale donne désormais accès aux paiements instantanés à plus de 38 millions de personnes et rassemble 175 participants. Ces chiffres traduisent une progression importante, sans suffire à mesurer la fréquence réelle d’utilisation des services interopérables.
Une autre étape est prévue le 1er juin 2027, lorsque les transferts entre les pays de l’UEMOA devront bénéficier des mêmes conditions tarifaires que les opérations nationales. Cette harmonisation pourrait faciliter les échanges financiers au sein d’un espace économique où les frontières continuent parfois de compliquer les transactions ordinaires.
Reste une question décisive : les consommateurs adopteront-ils massivement ces nouveaux circuits ? Leur confiance dépendra de la simplicité des opérations, de la transparence tarifaire et de la capacité des établissements à traiter les incidents.
La réforme engagée par la BCEAO ne marque donc pas la disparition du mobile money traditionnel. Elle annonce plutôt la fin progressive d’un modèle dans lequel la fermeture des réseaux constituait un avantage concurrentiel. Désormais, les opérateurs devront davantage convaincre par la valeur de leurs services que par les frontières de leurs écosystèmes.
La Rédaction
Source : BCEAO, dispositions relatives à PI-SPI et à la tarification des transactions interopérables.

