À Tabligbo, la valeur d’une parcelle ne se trouve pas seulement dans son sous-sol. Elle se mesure aussi au maïs, au manioc, aux arbres et aux autres cultures que porte la terre avant l’arrivée des engins. L’indemnisation engagée cette semaine par Wacem auprès de six collectivités de Yoto remet ainsi en lumière une équation ancienne dans cette zone minière : faire cohabiter l’exploitation du calcaire et les usages agricoles des terres.
Au total, 28,143 hectares intégrés aux nouvelles délimitations des domaines d’exploitation de West African Cement (Wacem) sont concernés. L’entreprise a mobilisé 71,04 millions de FCFA pour indemniser les propriétaires terriens avant une nouvelle période d’exploitation prévue sur cinq ans.
Mais la répartition de cette enveloppe est plus révélatrice que son montant global. Les terrains eux-mêmes représentent 8,44 millions de FCFA, tandis que 62,6 millions compensent les cultures présentes sur les parcelles. Autrement dit, près de neuf francs sur dix versés correspondent à ce que la terre produisait déjà en surface.
Sous le calcaire, une économie agricole
Cette proportion replace l’indemnisation dans sa véritable dimension économique. Pour les propriétaires concernés, la mise à disposition d’une parcelle ne signifie pas uniquement renoncer temporairement à un espace foncier. Elle interrompt également une activité agricole et donc, potentiellement, des récoltes et des revenus.
C’est toute la particularité de Yoto, où agriculture et industrie extractive occupent un même territoire. Tabligbo constitue depuis plusieurs décennies l’un des principaux bassins calcaires du pays. Wacem y détient des droits d’exploitation à grande échelle et le calcaire extrait sert à la fabrication du clinker, matière première du ciment. Un décret de 2009 portant sur l’un de ses permis insistait déjà sur la nécessité de prendre en compte les problèmes liés à la coexistence entre l’entreprise et les populations de la zone minière.
L’indemnisation réalisée lundi n’est d’ailleurs pas une première. En 2024, onze collectivités de Tabligbo et Kini Kondji avaient déjà été compensées pour des terres destinées à l’extraction pendant cinq ans. (Récépissé N°0026/12-2020/pl/P) La répétition de ces opérations montre que la question foncière n’est pas périphérique à l’activité minière : elle accompagne directement son avancée sur le terrain.
Cinq années d’exploitation, puis le retour de la terre
Le dispositif retenu cette fois-ci prévoit la restitution des parcelles à leurs propriétaires après les cinq années d’exploitation. Cette temporalité donne à la relation entre mine et agriculture une dimension particulière : la terre change temporairement d’usage avant d’être appelée à retrouver une fonction entre les mains de ses propriétaires.
L’enjeu ne s’arrête donc pas au paiement effectué en amont. Il concerne aussi l’état dans lequel ces superficies pourront être restituées et les possibilités réelles de reprise des activités qui y étaient exercées. Lors d’une précédente opération à Tabligbo, le remblaiement avant rétrocession avait notamment été présenté comme faisant partie du processus. (Récépissé N°0026/12-2020/pl/P)
C’est dans cette durée que se joue une partie de l’acceptabilité locale de l’exploitation minière. L’indemnité compense une occupation et des pertes identifiées ; elle ne remplace pas durablement la fonction économique de la terre pour les familles qui en dépendent.
Faire de l’indemnisation autre chose qu’un paiement
Les autorités locales ont insisté lundi sur la nécessité d’éviter que la répartition des sommes reçues ne provoque à son tour des différends entre bénéficiaires. Cette préoccupation rappelle que la compensation foncière comporte également une dimension sociale : identifier les ayants droit, préserver les intérêts des collectivités et maintenir le dialogue pendant toute la période d’exploitation.
À Yoto, la question dépasse ainsi les 71 millions de FCFA distribués cette semaine. L’enjeu est de savoir comment une richesse extraite du sous-sol peut progresser sans effacer la valeur économique et sociale de la terre située au-dessus. La part considérable accordée aux cultures dans les indemnisations rappelle précisément que, dans un territoire minier, le sol n’attend pas l’industrie pour produire de la richesse.
La Rédaction

