Au sommet de la justice mexicaine, un vent de culture autochtone souffle sur les traditions
Le noir solennel de la toge magistrale va bientôt laisser place à la finesse brodée des habits indigènes. Hugo Aguilar, nouvellement élu président de la Cour suprême du Mexique, veut rompre avec les codes imposés depuis 1941 pour honorer ses racines mixtèques. L’avocat a annoncé qu’il siégera en tenue traditionnelle — des guayaberas ornées de broderies — plutôt qu’en toge. Une décision à forte portée symbolique, saluée par la gauche au pouvoir comme un acte de reconnaissance envers les peuples autochtones.
Pour la première fois dans l’histoire mondiale, le président d’une Cour suprême a été élu au suffrage universel, le 1er juin. Et Hugo Aguilar, originaire du Oaxaca, a immédiatement revendiqué sa double appartenance : à la nation mexicaine et à sa communauté indigène. « Si le Mexique est pluriculturel, sa justice doit le refléter », a-t-il déclaré.
Un tournant vestimentaire, mais surtout politique
Claudia Sheinbaum, première femme présidente du Mexique, a elle-même fait du vêtement traditionnel un marqueur de son identité politique. Lors de son investiture, elle arborait une robe dessinée par une créatrice du Oaxaca. Ce n’était pas un hasard : la présidence et la justice veulent incarner un Mexique décolonisé de l’intérieur.
Le décret imposant la toge pourrait être abrogé avec le soutien du parti Morena, au pouvoir. « Un bon juge ne se mesure pas à son vêtement, mais à son intégrité », a rappelé la cheffe de l’État.
Mais l’esthétique ne suffit pas. La députée zapotèque Irma Pineda attend de M. Aguilar qu’il traduise son engagement en actes concrets. Justice foncière, respect des langues indigènes, protection des territoires : les communautés réclament des réparations.
La mode comme mémoire
Le retour en grâce des habits traditionnels ne date pas d’hier. Dans les années 1980, les élus locaux du sud du pays ont commencé à réhabiliter la guayabera. Aujourd’hui, ces vêtements sont porteurs d’une histoire, d’un combat et d’un artisanat. Salvador Maldonado, du Musée textile d’Oaxaca, alerte toutefois : ces pièces ne sont pas de simples ornementations, mais un patrimoine vivant. Leur utilisation doit être « éthique ».
Graciela Santos, tisserande zapotèque, fabrique depuis des années les habits typiques de sa région. Pour elle, voir un président de la Cour en porter sur les bancs de la justice serait une consécration. Elle déplore cependant que certains clients continuent à sous-estimer le temps et la technicité qu’exigent ses créations. Le festival Original, organisé chaque année depuis 2021, entend justement valoriser ces savoir-faire tout en luttant contre le plagiat textile.
Une justice à réinventer
Hugo Aguilar succède à une tradition centraliste et élitiste. Dans sa jeunesse, il a milité aux côtés des zapatistes du Chiapas. Il entend désormais redonner aux peuples autochtones un droit à la parole dans les institutions. Son slogan de campagne : « C’est maintenant notre tour », était clair.
Sa nomination s’inscrit dans le cadre d’une vaste réforme constitutionnelle de la justice mexicaine. Désormais, les juges seront élus, un modèle critiqué à l’étranger, notamment par l’OEA. Mais pour les partisans de ce système, c’est un moyen de briser les privilèges d’une élite judiciaire longtemps hors de portée des peuples.
Ce n’est pas la première fois qu’un indigène prend les rênes de la Cour suprême. Mais la comparaison avec Benito Juárez, figure fondatrice du Mexique moderne, ajoute un poids historique à l’arrivée de Hugo Aguilar. Avec lui, c’est une nation plurielle, souvent marginalisée, qui entre par la grande porte de la justice.
La Rédaction

