Bamako a récemment été le théâtre d’une scène inhabituelle. Devant un Palais de la Culture fermé par décision des autorités, des centaines de citoyens ont brisé un long silence pour dénoncer, à haute voix, la transition militaire, rejeter le projet de dissolution des partis politiques et réclamer un retour rapide aux urnes. Ce rassemblement empêché mais fortement symbolique marque une rupture : pour la première fois depuis cinq ans, une mobilisation critique d’ampleur s’est exprimée dans la rue.
Une contestation inédite
Officiellement interdit, le meeting n’a pas eu lieu. Mais dans les faits, il a rempli sa mission : réveiller une parole politique étouffée. Le simple fait que des citoyens aient bravé l’interdiction, malgré les intimidations, constitue un tournant. Depuis le coup d’État de 2020, toutes les démonstrations de rue allaient dans le sens du soutien aux autorités de transition. Cette fois, le vent a tourné. Et ni la présidence ni le gouvernement ne s’y attendaient.
Les médias d’État ont tenté d’en minimiser la portée, insistant sur le comportement “responsable” des forces de l’ordre. Mais sur les réseaux sociaux et dans les cercles militants, les images de la foule devant le site verrouillé ont fait le tour du pays. Un chef de parti témoigne : « Ils feront tout pour casser le mouvement, c’est une question de survie pour eux, mais nous allons progresser prudemment, dans la légalité. »
Le pari de l’élargissement
Conscients que la contestation ne peut reposer uniquement sur les partis politiques, les organisateurs comptent désormais élargir le mouvement. L’objectif : porter la dynamique au-delà de Bamako, en mobilisant les relais régionaux, les figures religieuses, les autorités coutumières, et surtout, les syndicats. Mais cette stratégie a ses limites.
La centrale syndicale UNTM, pourtant actrice majeure du renversement de Moussa Traoré en 1991, apparaît aujourd’hui cooptée. Son secrétaire général Yacouba Katilé préside le Conseil économique, social et culturel, un organe de la transition. Sauf dissidence interne, une implication de l’UNTM semble peu probable.
Une usure palpable du régime
Cette libération soudaine de la parole s’inscrit dans un contexte d’usure généralisée du pouvoir militaire. Crise énergétique, tensions financières, malaise social et répression persistante ont érodé la légitimité dont jouissaient les militaires au lendemain du coup d’État. Le récit d’un pouvoir incontesté ne tient plus.
Selon plusieurs cadres politiques, la mobilisation récente est révélatrice d’un profond ras-le-bol populaire. Le chercheur Oumar Berté estime que cette colère est bien ancrée dans la société malienne : « Il y a une fatigue démocratique, une usure du pouvoir militaire, mais aussi une envie de rupture. C’est le début de quelque chose. »
Une répression toujours en embuscade
Face à cette effervescence naissante, la répression reste une épée suspendue. Les forces de l’ordre ont évacué les lieux en invoquant la nécessité de préserver “l’ordre public”. Les autorités de transition ont déjà prouvé qu’elles n’hésitaient pas à recourir aux accusations de “complot” ou “atteinte au crédit de l’État” pour museler les voix dissonantes.
La peur pourrait donc encore jouer un rôle, même si, comme le souligne Oumar Berté, « la peur semble avoir changé de camp ». Le risque d’un durcissement autoritaire est bien réel, tout comme celui d’une radicalisation du mouvement, en réaction à une répression brutale.
Et maintenant ?
Une réunion des partis politiques s’est tenue dès le lendemain du rassemblement, pour définir les prochaines étapes. Des plaintes judiciaires pourraient être déposées contre les perturbateurs du meeting, dont certains membres du Conseil national de transition. Des constats d’huissiers ont été réalisés pour documenter les entraves et menaces.
Reste à savoir si cette parole libérée saura se transformer en action structurée. L’enjeu est considérable : rallier les forces vives du pays, conserver une ligne légaliste, et résister à l’érosion ou à l’instrumentalisation.
Le Mali est à la croisée des chemins. La rue a parlé, mais le pouvoir n’a pas dit son dernier mot.
La Rédaction

