Brilka appartient à la dernière génération d’une famille dont elle connaît mal l’histoire. Derrière elle se trouvent pourtant des femmes et des hommes dont les amours, les blessures, les silences et les décisions ont façonné plusieurs générations. Dans La Huitième Vie (pour Brilka), Nino Haratischvili transforme cette immense mémoire familiale en une question intime : faut-il connaître les vies qui nous ont précédés pour parvenir à construire la sienne sans répéter leurs blessures ?
Nino Haratischvili, plusieurs générations pour raconter une famille
Née en 1983 à Tbilissi, en Géorgie, Nino Haratischvili est romancière et dramaturge. Installée en Allemagne, elle écrit en allemand. Avec La Huitième Vie (pour Brilka), publié en 2014, elle construit une vaste fresque familiale qui traverse une grande partie du XXe siècle et le début du suivant, de la Géorgie à plusieurs territoires européens.
Le roman commence pourtant par une relation très personnelle. Niza, installée à Londres, apprend que sa nièce Brilka, adolescente, a disparu lors d’un voyage. Lorsqu’elle la retrouve, elle entreprend de lui raconter leur famille. L’histoire devient ainsi une longue adresse à cette jeune fille, comme si comprendre Brilka exigeait d’abord de remonter vers ceux qui existaient avant elle.
Une famille ne transmet pas seulement des souvenirs
Le récit remonte jusqu’à Stasia, arrière-arrière-grand-mère de Brilka, puis traverse plusieurs générations. Chaque époque apporte ses bouleversements, mais Haratischvili ne traite jamais la famille comme une simple succession de noms. Les choix d’une génération produisent des conséquences que la suivante reçoit parfois sans en connaître l’origine.
C’est là que la saga devient particulièrement intéressante. Nous héritons évidemment de récits familiaux, de photographies, de traditions ou de souvenirs. Mais nous pouvons aussi recevoir ce qui n’a jamais été expliqué : des peurs, des ruptures, des ressentiments ou certaines manières d’aimer et de se protéger.
Les secrets semblent alors offrir une protection. Ne pas raconter une souffrance peut donner l’impression qu’elle s’arrêtera avec celui qui l’a vécue. Le roman montre pourtant combien le silence peut lui aussi devenir une forme de transmission.
Raconter le passé pour libérer Brilka
Avec La Huitième Vie, Nino Haratischvili renverse ainsi une idée familière : connaître le passé ne signifie pas nécessairement rester prisonnier de lui. Niza raconte précisément parce qu’elle veut donner à Brilka ce qui lui a manqué, une compréhension des existences dont elle est l’héritière.
Cette transmission comporte pourtant un risque. En racontant autant de vies, Niza pourrait donner à l’adolescente le sentiment que tout a déjà été écrit avant elle. Les histoires familiales possèdent cette puissance : elles nous donnent des racines, mais peuvent également nous assigner une place.
Le véritable enjeu consiste donc à transmettre sans enfermer. Brilka doit savoir d’où elle vient sans croire que cette origine détermine ce qu’elle deviendra. L’histoire familiale peut expliquer certaines blessures ; elle ne doit pas devenir une prophétie.

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Quand la grande Histoire entre dans les maisons
La famille de Brilka traverse les bouleversements politiques qui ont marqué la Géorgie et l’espace soviétique au XXe siècle. Révolution, répression, guerre et effondrement d’un ordre politique ne restent jamais à l’extérieur du foyer. Ils modifient les ambitions, les couples, les déplacements et les rapports entre parents et enfants.
Haratischvili montre ainsi que l’Histoire ne se transmet pas uniquement par les manuels. Pour une famille, elle survit aussi dans une absence dont personne ne parle, dans une carrière interrompue, un amour devenu impossible ou une décision prise sous la contrainte.
Brilka appartient à une génération éloignée de plusieurs de ces événements. Pourtant, elle vit dans un présent que ces expériences ont contribué à construire. Elle n’a pas besoin d’avoir connu personnellement les drames de ses ancêtres pour en recevoir certaines conséquences.
La huitième vie reste à écrire
Le titre du roman prend alors tout son sens. Après les générations racontées par Niza vient Brilka. Mais cette huitième vie n’est pas simplement un nouvel épisode ajouté mécaniquement aux précédents. Elle représente une possibilité.
Connaître Stasia, Christine, Kostia, Kitty et les autres ne doit pas apprendre à Brilka ce qu’elle est obligée de devenir. Ces histoires peuvent au contraire lui permettre de reconnaître les répétitions, de comprendre certains silences et, peut-être, de choisir autrement.
C’est toute la différence entre héritage et destin. Un héritage nous précède et nous accompagne. Un destin supposerait qu’il nous commande. Haratischvili laisse précisément à Brilka l’espace nécessaire pour que les deux ne se confondent pas.
La Huitième Vie pourrait être lue comme une immense chronique du XXe siècle. Mais derrière son ampleur historique, Nino Haratischvili raconte quelque chose de beaucoup plus intime : la nécessité de savoir ce qui nous précède sans laisser ce passé décider entièrement de ce qui nous attend.
Niza transmet à Brilka des histoires parfois douloureuses parce que le silence n’a pas suffi à protéger les générations précédentes. En donnant des mots aux blessures familiales, elle ne peut pas les effacer. Elle peut cependant permettre à la jeune fille de comprendre ce qu’elle reçoit.
La huitième vie peut alors commencer. Connaître l’histoire de sa famille ne sert peut-être pas à savoir qui l’on doit devenir, mais à reconnaître ce que l’on n’est plus obligé de répéter.
La Rédaction
Références littéraires
- La Huitième Vie (pour Brilka) de Nino Haratischvili — famille, mémoire, transmission et histoire
- Le Chat, le Général et la Corneille de Nino Haratischvili — guerre, culpabilité, mémoire et vengeance
- La Lumière vacillante de Nino Haratischvili — amitié, jeunesse, Géorgie et bouleversements politiques
- Juja de Nino Haratischvili — identité, fascination, disparition et quête de vérité

