Mayya aime un homme, mais en épouse un autre. Sa sœur Asma envisage le mariage d’une manière différente, tandis que Khawla attend obstinément celui qu’elle considère comme l’homme de sa vie. Dans Les Corps célestes, Jokha Alharthi suit trois sœurs d’une famille omanaise dont les choix intimes révèlent une transformation beaucoup plus vaste. Entre traditions familiales, aspirations personnelles et héritage d’un ordre social ancien, chacune cherche l’espace dans lequel sa vie pourra véritablement lui appartenir.
Jokha Alharthi, raconter Oman depuis l’intérieur d’une famille
Née en 1978 à Oman, Jokha Alharthi est romancière, universitaire et spécialiste de littérature arabe. Les Corps célestes, publié en arabe sous le titre Sayyidat al-Qamar, lui apporte une reconnaissance internationale lorsque sa traduction anglaise reçoit l’International Booker Prize en 2019.
Le roman se déroule principalement à al-Awafi, village omanais où plusieurs générations se croisent. Plutôt que de raconter frontalement les transformations du pays, Alharthi les laisse apparaître dans les relations familiales. Les mariages, les naissances, les amours contrariées et les souvenirs deviennent les lieux où l’ancien monde rencontre le nouveau.
Au centre se trouvent trois sœurs, Mayya, Asma et Khawla. Elles appartiennent à la même famille, mais ne répondent pas de la même manière aux attentes qui pèsent sur elles.
Trois sœurs, trois manières de négocier avec le destin
Mayya aime Ali bin Khallaf, mais épouse Abdallah. Son mariage ouvre l’un des principaux fils du roman. Elle construit une famille avec un homme qu’elle n’avait pas initialement choisi par amour, tandis qu’Abdallah tente lui-même de comprendre les blessures et les silences hérités de son propre passé.
Asma aborde le mariage d’une manière plus réfléchie. Elle cherche une place possible entre les obligations familiales et ses aspirations personnelles. Khawla, au contraire, refuse longtemps les prétendants parce qu’elle attend Nasir, parti à l’étranger. Son obstination peut sembler être une fidélité amoureuse, mais elle constitue également une manière de préserver son pouvoir de décision.
Ces trois trajectoires empêchent le roman de proposer un modèle unique d’émancipation. Refuser un mariage n’est pas nécessairement plus libre que l’accepter, pas plus que l’amour ne garantit automatiquement l’autonomie. Ce qui compte est la possibilité réelle de décider.
Quand la famille choisit avant nous
Avec Les Corps célestes, Jokha Alharthi montre surtout que nos décisions commencent rarement sur une page blanche. Avant même que les trois sœurs choisissent, une famille, une génération et un ordre social ont déjà défini une partie du champ des possibles.
Cela ne signifie pas que les personnages soient dépourvus de liberté. Ils négocient, résistent, acceptent parfois, contournent ailleurs. Mais leurs décisions prennent place à l’intérieur d’un monde qu’ils n’ont pas créé.
Le roman pose ainsi une question plus subtile que l’opposition entre tradition et modernité. Une société peut changer rapidement sans que les anciennes manières de penser disparaissent au même rythme. Les enfants vivent autrement que leurs parents, mais continuent de porter leurs attentes, leurs blessures et parfois leurs silences.

À lire aussi : Littérature : Emmi Itäranta — Fille de l’eau, peut-on garder pour sa famille une ressource dont les autres ont besoin pour vivre ?
L’esclavage aboli, ses traces demeurent
Cette transmission apparaît avec une force particulière dans la place accordée par le roman à l’histoire de l’esclavage à Oman. Alharthi rappelle, à travers plusieurs personnages et générations, que les hiérarchies du passé ne disparaissent pas simplement parce qu’un système juridique cesse d’exister.
Des personnes autrefois réduites en esclavage et leurs descendants appartiennent à la mémoire familiale et sociale d’al-Awafi. Les relations entre les personnages restent traversées par les différences de statut, de richesse et d’origine. Le passé survit ainsi dans les comportements et dans la manière dont chacun perçoit sa place.
Alharthi évite toutefois de transformer ses personnages en simples symboles historiques. L’histoire collective entre dans le roman par les vies individuelles. C’est précisément ce qui la rend tangible : les grands changements politiques finissent toujours par atteindre les maisons, les couples et les rapports entre générations.
Les enfants peuvent-ils échapper à l’histoire de leurs parents ?
Abdallah occupe ici une place particulière. Une partie du roman se construit à travers sa conscience et ses souvenirs. Son mariage avec Mayya ne peut être compris indépendamment de son rapport à son père, de son enfance et de ce qu’il a appris de l’autorité.
La génération suivante semble disposer de possibilités plus larges. L’éducation, les déplacements et les nouvelles aspirations modifient les trajectoires. Pourtant, être plus libre que ses parents ne signifie pas être entièrement libéré de leur histoire.
C’est l’une des idées les plus fortes du roman : le changement entre générations ne ressemble pas à une rupture nette. Il fonctionne plutôt par déplacements successifs. Une règle perd de son pouvoir, une autre est contestée, une possibilité nouvelle apparaît. Peu à peu, l’espace du choix s’agrandit, sans que le passé cesse immédiatement d’exister.
Les Corps célestes raconte trois sœurs, plusieurs mariages et les transformations d’une famille. Mais derrière ces destins, Jokha Alharthi pose une question universelle : quelle part de notre existence avons-nous véritablement choisie ?
Mayya, Asma et Khawla ne vivent déjà plus exactement dans le monde de leurs parents. Pourtant, chacune reçoit un héritage fait de traditions, d’attentes, de rapports sociaux et d’histoires familiales. Leur liberté commence moins par la disparition de cet héritage que par la possibilité de décider ce qu’elles souhaitent en conserver.
Le roman rappelle ainsi que devenir libre ne consiste peut-être jamais à échapper entièrement à ce qui nous précède. Il s’agit plutôt de parvenir à distinguer, parmi toutes les vies que la famille et la société imaginent pour nous, celle que nous voulons réellement faire nôtre.
La Rédaction
Références littéraires
- Les Corps célestes de Jokha Alharthi — famille, mariage, transformations sociales et héritage
- Narinjah de Jokha Alharthi — mémoire, famille, déplacement et identité
- Bitter Orange Tree de Jokha Alharthi — deuil, migration, souvenirs et transmission

