Dans Les Jours viennent et passent, Hemley Boum fait dialoguer trois générations de femmes dont les trajectoires intimes épousent les bouleversements du Cameroun. De la mémoire des indépendances à la violence de Boko Haram, le roman explore les silences familiaux, les blessures de l’histoire et la force de la transmission.
Trois femmes, trois générations
Romancière camerounaise d’expression française, Hemley Boum développe une œuvre profondément liée à l’histoire sociale et politique de son pays. Après Le Clan des femmes, Si d’aimer… et Les Maquisards, elle publie Les Jours viennent et passent chez Gallimard en octobre 2019. Le roman reçoit notamment le prix Ahmadou-Kourouma en 2020, avant d’être distingué par le prix des lycéens Folio en 2025.
Avec Les Jours viennent et passent, Hemley Boum construit un récit porté par les voix d’Anna, de sa fille Abi et de Tina, une très jeune femme rescapée des camps de Boko Haram. Leurs histoires appartiennent à des époques différentes, mais elles se rejoignent autour des mêmes questions : comment vivre avec ce qui n’a pas été dit ? Comment transmettre un passé douloureux sans condamner les générations suivantes à le subir ?
Le roman avance ainsi comme une longue conversation entre les vivants et les disparus. Chacune des trois femmes porte une part de la mémoire familiale, mais aucune ne détient à elle seule toute la vérité.
Anna, gardienne d’un passé enfoui
Au seuil de la mort, Anna entreprend de raconter son histoire à sa fille. Sa parole fait remonter les souvenirs de son enfance, ses amours, ses renoncements et les transformations d’un Cameroun engagé sur le chemin de l’indépendance.
À travers elle, Hemley Boum restitue une époque durant laquelle les aspirations individuelles se heurtaient aux contraintes familiales, aux normes sociales et à la violence politique. Anna a traversé les changements de son pays sans toujours pouvoir choisir librement sa propre destinée.
Son récit révèle aussi les conséquences du silence. Ce qu’elle n’a jamais dit a pesé sur sa relation avec Abi. La transmission familiale ne repose donc pas seulement sur les histoires racontées, mais également sur les absences, les secrets et les blessures que les parents croient pouvoir dissimuler.
Abi, l’héritière des silences
Abi appartient à une génération différente. Elle a construit sa vie loin de certains repères de son enfance, mais demeure liée à une histoire familiale dont elle ne connaît que des fragments.
En écoutant sa mère, elle découvre que les comportements qu’elle jugeait sévèrement étaient enracinés dans des événements plus anciens. La parole d’Anna ne répare pas tout, mais elle permet à Abi de relire autrement leur relation.
Hemley Boum montre avec finesse que les enfants héritent parfois de traumatismes qu’ils ne peuvent nommer. Ils ressentent les conséquences d’un passé dont les causes leur échappent. La révélation devient alors une possibilité de réconciliation, non parce qu’elle efface la douleur, mais parce qu’elle lui donne enfin un sens.
Tina, la violence du présent
La voix de Tina fait entrer dans le roman une autre période de l’histoire camerounaise : celle de la progression de Boko Haram dans l’Extrême-Nord du pays.
Rescapée des camps du groupe djihadiste, la jeune femme porte dans son corps et sa mémoire les traces de la captivité. Son destin relie la violence politique contemporaine aux blessures plus anciennes évoquées par Anna.
En associant Tina aux deux autres femmes, Hemley Boum refuse de présenter le terrorisme comme une rupture totalement isolée. La violence change de forme, mais elle continue de frapper les familles, de déraciner les individus et d’imposer ses silences.
Tina n’est cependant pas réduite à son statut de victime. Sa présence exprime aussi une volonté de survivre, de reconstruire une identité et de retrouver une place parmi les autres.

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L’histoire du Cameroun à hauteur de femmes
L’une des grandes forces du roman réside dans sa manière d’aborder l’histoire politique depuis l’intimité familiale.
Les luttes pour l’indépendance, la répression, les transformations sociales et la montée du terrorisme ne sont pas exposées comme dans un ouvrage historique. Elles apparaissent à travers leurs conséquences sur les corps, les amours et les liens entre générations.
Les femmes ne restent pas en marge de ces bouleversements. Elles en sont les témoins, les victimes, mais aussi les principales gardiennes de la mémoire. Ce sont elles qui conservent les récits, prennent soin des survivants et tentent de maintenir la continuité familiale lorsque le monde extérieur se désagrège.
Hemley Boum donne ainsi une place centrale à des expériences souvent reléguées au second plan des récits nationaux.
La transmission comme possibilité de réparation
Les Jours viennent et passent est traversé par la mort, les séparations et les regrets. Pourtant, le roman ne cède jamais entièrement au désespoir.
La parole circule entre les générations et ouvre une possibilité de réparation. Raconter ne permet pas de modifier ce qui s’est produit, mais empêche les disparus, les victimes et les combats oubliés de sombrer dans l’effacement.
La mémoire devient alors une responsabilité. Chaque génération reçoit une histoire qu’elle doit comprendre, transformer puis transmettre à son tour. Cette continuité donne tout son sens au titre : les jours passent, les êtres disparaissent, mais certaines voix continuent de vivre dans celles qui les prolongent.
Avec Les Jours viennent et passent, Hemley Boum compose une fresque familiale où l’histoire du Cameroun se lit dans les destins d’Anna, d’Abi et de Tina. Leurs voix relient les espoirs de l’indépendance, les secrets familiaux et les violences contemporaines.
Le roman montre que les grandes fractures politiques ne restent jamais extérieures aux individus. Elles pénètrent les foyers, transforment les relations et se transmettent parfois d’une génération à l’autre.
Porté par une écriture sensible, Les Jours viennent et passent célèbre surtout la puissance de la parole. En racontant ce qui fut longtemps tu, les femmes du roman empêchent la mémoire familiale et collective de disparaître.
La Rédaction
Références littéraires
- Les Jours viennent et passent de Hemley Boum — mémoire, filiation et histoire du Cameroun
- Les Maquisards de Hemley Boum — luttes pour l’indépendance et mémoire nationale
- Le Rêve du pêcheur de Hemley Boum — déracinement, transmission et bouleversements familiaux
- Beloved de Toni Morrison — maternité, traumatisme et mémoire collective

