En Europe, l’intelligence artificielle, loin d’être une solution pour simplifier les procédures administratives, semble creuser un fossé supplémentaire pour les étrangers. Les technologies de surveillance et les algorithmes, qui sont censés faciliter la gestion des flux migratoires, génèrent un lot de dérives discriminatoires. Ce phénomène n’est pas seulement une question de contrôle, mais aussi de droits humains bafoués et de pratiques autoritaires qui touchent de plein fouet les populations les plus vulnérables.
La multiplication des outils d’analyse dans la gestion des migrations révèle une réalité inquiétante. Parmi les dispositifs les plus controversés figure le projet iBorderCtrl, qui a été expérimenté dans plusieurs aéroports européens. L’objectif était d’utiliser un détecteur d’émotions pour identifier les mensonges des personnes entrant sur le territoire, en particulier des demandeurs d’asile. Malgré son abandon officiel, les inquiétudes demeurent sur son usage caché, dans un contexte où les gouvernements peinent à garantir la transparence.
Au-delà des détecteurs de mensonges, l’Europe mise sur une surveillance renforcée avec des drones, des caméras thermiques et des capteurs variés. Ces dispositifs nécessitent une collecte massive de données pour être efficaces, ce qui a conduit à la multiplication des bases de données, dont Eurodac, destiné à enregistrer les empreintes digitales des demandeurs d’asile. Aujourd’hui, cette base inclut également des photos pour les systèmes de reconnaissance faciale, renforçant la surveillance des migrants sans leur consentement.
Le contraste entre les traitements réservés aux citoyens européens et ceux des étrangers se fait encore plus frappant lorsqu’on examine les procédures administratives. L’intelligence artificielle pénètre de plus en plus dans les prises de décision, de l’attribution d’un hébergement à la gestion des expulsions. Cependant, ces systèmes sont loin d’être infaillibles. En 2023, l’association La Quadrature du Net a révélé que des algorithmes attribuent un “score de risque” aux allocataires des aides sociales, un score qui semble injustement plus élevé pour les personnes d’origine non européenne.
Les exemples de discrimination sont légion, comme le montre l’incident de 2023, où un algorithme de reconnaissance faciale a désigné par erreur un homme comme le suspect d’un vol, simplement en raison de biais raciaux dans les bases de données utilisées pour entraîner le système. Ce biais est d’autant plus problématique que les personnes non-blanches sont souvent sous-représentées dans ces bases, ce qui entraîne des erreurs systématiques.
Les recours juridiques, bien qu’existants, peinent à freiner cette dérive. En 2021, l’Allemagne a été condamnée pour avoir extrait des données personnelles de demandeurs d’asile, comme des textos et des géolocalisations, sans leur consentement, afin de prouver leur identité. Une victoire pour les droits civiques, mais la bataille reste loin d’être gagnée, car de telles pratiques continuent d’être monnaie courante dans de nombreux pays européens.
L’intelligence artificielle, censée optimiser les services publics, laisse ainsi apparaître des failles dangereuses. L’automatisation des décisions, loin de favoriser l’équité, semble renforcer l’injustice et la déshumanisation des étrangers, comme l’indique un rapport du Défenseur des droits. L’ANEF, plateforme numérique destinée à simplifier les démarches administratives, est un autre exemple de cette dématérialisation des services publics. De plus en plus de migrants se heurtent à des dysfonctionnements qui rendent l’accès à leurs droits quasiment impossible.
Cette tendance, où les frontières deviennent des zones d’expérimentation pour les technologies de surveillance, soulève une question fondamentale : comment concilier progrès technologique et respect des droits humains ? En l’état actuel, l’intelligence artificielle en Europe semble davantage renforcer les discriminations, exposant les étrangers à une surveillance constante et à une prise de décision automatisée qui nie leur humanité.
La Rédaction

