Ras Desta, mémoire confisquée
Une épée, un manteau, et derrière eux, l’écho d’une guerre oubliée. Fin mars, deux objets attribués à Ras Desta Damtew, figure de la résistance éthiopienne contre l’occupation fasciste, ont surgi brièvement sur le site d’une maison d’enchères italienne. Un éclat de métal et de tissu, mis à prix comme de simples antiquités. Pourtant, ce sont les fragments d’un drame national que l’Éthiopie refuse de voir transformés en biens de luxe pour collectionneurs européens.
Le prix du silence
Ras Desta n’est pas un personnage mineur. Gouverneur, gendre de l’empereur Haile Selassie, chef militaire, il fut capturé en 1937 par les forces de Mussolini, puis exécuté sans procès. Une commission de l’ONU qualifiera plus tard ce meurtre sommaire de crime de guerre. Les objets aujourd’hui au cœur du scandale sont présumés avoir été pillés dans les jours ou mois ayant suivi sa mort — sans doute lors de la prise de Negele ou après l’expropriation systématique des biens des patriotes par l’occupant.
Mais ce n’est pas le passé seulement qui heurte : c’est le présent. La maison Capitolium Art, basée à Brescia, prévoyait de vendre les objets le 8 avril. Alertée par la famille de Ras Desta, l’Autorité éthiopienne du patrimoine a formellement exigé l’annulation de la vente, en rappelant que tout bien spolié durant l’occupation de 1935-1941 constitue un bien volé, inéligible à la vente.
Objets volés, dignité en jeu
La vente a bien été annulée, mais le propriétaire de l’épée et du manteau demeure anonyme. Le secret commercial protège encore les vestiges du crime. Pour Yeshimebet Kassa, petite-fille de Ras Desta, le choc est autant émotionnel que politique. « Nous ne voulons pas ces objets pour nous. Nous les voulons pour le peuple éthiopien, pour sa mémoire. »
Car ce n’est pas un cas isolé. En janvier, une médaille de Ras Desta a été proposée à la vente par un collectionneur britannique vivant en Espagne. Son nom : Philip Eagleton. Face aux protestations, il n’a pas annulé la vente, mais en a profité pour ironiser : « Pas de mauvaise publicité ! » — allant jusqu’à remercier la famille pour ce qu’il voyait comme un coup de projecteur marketing. Ce cynisme brutal montre à quel point la mémoire africaine, lorsqu’elle devient marchandise, est soumise aux lois d’un marché amoral.
L’Europe des vitrines, l’Afrique des blessures
Ces objets volés ne sont pas que des reliques. Ils sont des témoignages vivants d’un passé confisqué, d’une violence politique, économique et culturelle. Des milliers d’objets éthiopiens dorment dans les musées d’Angleterre et d’Italie, et sans inventaire officiel, d’innombrables pièces ont glissé dans les circuits opaques du marché privé.
Tant que l’Europe marchande se donne le droit d’exposer, vendre ou enterrer le patrimoine des autres, les anciennes puissances coloniales continueront à se comporter comme propriétaires de mémoires qu’elles ont autrefois piétinées.
Refuser le chantage à l’achat
Face à ce marché gris, l’Éthiopie est désarmée. Elle peut négocier avec des institutions muséales, mais reste sans recours face aux collectionneurs privés. Pire : elle se voit parfois proposer de “racheter” ses propres objets, comme cette médaille à 69 000 euros, refusée par la famille de Ras Desta pour ne pas légitimer un vol devenu business. Ce refus est un acte de résistance à part entière. « Acheter serait reconnaître que ce bien leur appartient. Nous ne négocierons pas avec des voleurs », insiste Yeshimebet Kassa.
Ce que la restitution dit du présent
La restitution n’est pas qu’une affaire de musées ou de diplomatie. Elle engage une question de justice historique, de reconnaissance, et d’équilibre entre les nations. Tant que les biens de Ras Desta resteront entre les mains de spéculateurs anonymes, l’Europe ne pourra prétendre regarder en face les crimes de son passé impérial.
L’Éthiopie, elle, continue de réclamer non seulement ses objets, mais ses héros. Car chaque épée rendue, chaque manteau rapatrié, est une vérité rendue à l’histoire.
La Rédaction

