Un politologue et artiste français, ayant grandi en Algérie et à La Réunion, réfléchit aux prétentions de l’Occident à s’autoproclamer arbitre global de l’art et du goût. Cet examen critique met en lumière des questions fondamentales sur la conservation du patrimoine culturel des anciens peuples colonisés.
Les populations anciennement colonisées ont souvent du mal à trouver des raisons valables justifiant la persistance des prestigieux musées occidentaux – tels que le Louvre ou le British Museum – dans leur état actuel. Une grande partie de leur patrimoine repose encore dans les sous-sols et les réserves de ces musées ethnologiques. Ces œuvres, pillées et arrachées de leur contexte d’origine pour être amenées dans les métropoles européennes, étaient à l’origine créées pour l’usage communautaire, le culte ou la mémoire. Désormais, privées de leur raison d’être, elles croupissent souvent dans l’oubli, loin de leurs racines.
Seule une petite fraction est exposée dans les galeries pour les touristes, généralement non africains, qui les contemplent sans en comprendre le sens, réduisant ces œuvres à de simples « objets ». Dans son ouvrage A Programme of Absolute Disorder, Françoise Vergès remet en question la notion de « musée universel » et explore pourquoi ces institutions continuent de détenir des biens culturels qu’elles ne peuvent jamais utiliser de manière éthique.
Les motifs cachés des musées
Le maintien de ces œuvres par les musées occidentaux ne s’explique pas seulement par des raisons financières, même si l’argent y joue un rôle. La majorité de ces artefacts reste en effet stockée, hors de vue. Vergès avance que cela a bien plus à voir avec le prestige, un sentiment de supériorité et le pouvoir. En ce sens, le maintien de ces artefacts représente un « épistémicide » – l’effacement des savoirs des peuples colonisés.
Lorsque des activistes réclament la restitution des objets africains, les conservateurs de ces musées prétendument « universels » argumentent souvent que ces « objets » (un terme problématique en soi) sont plus en sécurité où ils se trouvent et servent à éduquer le monde sur l’humanité. Ces institutions se considèrent comme les seuls éducateurs et gardiens légitimes. Comme le rappelle Vergès, l’Europe, se percevant comme le berceau de la civilisation en raison de l’époque des Lumières, se positionne en arbitre supérieur de l’art et du goût.
L’héritage caché des musées occidentaux
Les musées occidentaux sont marqués par de nombreux autres problèmes : l’artwashing (instrumentalisation philanthropique de l’art), la gentrification, le blanchiment de l’histoire, la dissimulation du passé colonial et esclavagiste de ces mêmes nations qui se posent en gardiens du patrimoine.
Vergès évoque également une histoire rarement abordée : le saccage de l’Europe par Napoléon et le vol des trésors artistiques des nations conquises, dont beaucoup ont fini au Louvre, établissant ainsi un précédent pour le pillage qui s’est ensuite étendu à l’Afrique et à d’autres régions.
Imaginer des musées différents
L’ouvrage de Vergès se penche sur des initiatives pour s’éloigner de cette culture de la curation par le pillage. À La Réunion, île marquée par l’héritage français, Vergès et d’autres ont fondé la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise, un « musée sans objets » centré sur le marronnage – la libération par la fuite de l’esclavage – et visant à dépasser la fixation des musées universels sur la représentation visuelle.
Bien que le projet ait échoué en partie à cause des aléas politiques, il a ouvert la voie à une reconsidération de ce que pourrait être un musée dans un monde postcolonial. Ce concept a posé les bases d’une réflexion sur la manière dont les musées pourraient fonctionner sans perpétuer le récit colonial.
L’œuvre de Vergès fait écho au discours prononcé par Aimé Césaire en 1955 dans Discours sur le colonialisme : « Et les musées dont M. Caillois est si fier, il ne lui vient pas un instant à l’esprit que, tout compte fait, il eût mieux valu ne pas en avoir besoin ; que l’Europe eût mieux fait de tolérer à ses côtés les civilisations non européennes, les laissant vivantes, dynamiques et prospères, entières et non mutilées. » Un appel à repenser l’art, la culture et leur place dans un monde où les récits doivent être rééquilibrés.
La Rédaction

