Il y a environ deux mille ans, dans le delta du fleuve Rouge, des populations vivant à Dong Xa ont pratiqué une transformation volontaire de leur dentition. Les analyses archéologiques récentes révèlent des dents uniformément assombries, dont la composition chimique suggère une intervention humaine délibérée plutôt qu’une altération naturelle.
Cette interprétation repose sur des données physico-chimiques précises, notamment la présence de composés de fer et de soufre intégrés à l’émail. Pour les chercheurs, ces éléments constituent un indice fort d’un procédé de coloration intentionnelle, comparable à des pratiques observées dans des périodes historiques plus récentes en Asie du Sud-Est.
Un geste corporel inscrit dans les sociétés anciennes
Dans plusieurs sociétés de la région, les modifications corporelles ont longtemps servi de marqueurs sociaux. Elles pouvaient signaler l’âge, l’appartenance à un groupe, ou encore un statut social spécifique.
Dans ce cadre, le noircissement des dents identifié à Dong Xa est généralement interprété comme une pratique culturelle codifiée. Toutefois, les sources archéologiques ne permettent pas d’en reconstituer avec certitude toutes les significations symboliques. Les chercheurs parlent donc d’un système de transformation corporelle à fonction sociale probable, sans pouvoir en détailler précisément les usages.
Des indices chimiques compatibles avec un procédé maîtrisé

Restes squelettiques anciens montrant une pratique culturelle de teinture des dents, utilisant des composés à base de fer pour obtenir une coloration noire, symbole de beauté et de maturité sociale il y a environ 2 000 ans.
Les analyses menées sur les échantillons dentaires reposent sur des techniques non destructives, notamment la fluorescence X et la microscopie électronique à balayage. Elles mettent en évidence des concentrations élevées de fer et de soufre dans les zones colorées de l’émail.
Ces résultats sont compatibles avec la formation de tannates de fer, un composé connu pour produire des teintes sombres durables lorsqu’il réagit avec des substances végétales riches en tanins. Ce type de réaction a été documenté dans des contextes ethnographiques plus récents, où des procédés de coloration dentaire étaient encore pratiqués jusqu’au début du XXe siècle.
Les chercheurs envisagent donc un procédé volontaire, mais ne disposent pas de preuves directes sur les recettes exactes utilisées à Dong Xa.
Une continuité partielle avec des pratiques plus récentes
Les descriptions ethnographiques recueillies au siècle dernier montrent que le noircissement des dents reposait sur des étapes successives, impliquant des préparations végétales et minérales appliquées sur l’émail.
La proximité entre ces pratiques documentées et les signatures chimiques observées à Dong Xa suggère une continuité technique possible sur une longue durée. Toutefois, les écarts chronologiques importants obligent à rester prudent sur une filiation directe.
Ce que l’on peut établir avec certitude, c’est l’existence de procédés de transformation dentaire volontaire dans la région à différentes périodes de son histoire.

Portrait d’une femme aux dents noircies, témoignage d’une ancienne pratique culturelle vietnamienne conservée dans les collections du musée.
Le corps comme support d’identité sociale
Au-delà de la technique, cette découverte éclaire un aspect plus large des sociétés anciennes : l’utilisation du corps comme support d’expression sociale.
Dans ces systèmes, les transformations corporelles ne relèvent pas uniquement de l’esthétique. Elles participent à la construction de l’identité individuelle au sein du groupe. Le corps devient alors un espace de signification, lisible par les autres membres de la communauté.
Dans le cas de Dong Xa, les données disponibles ne permettent pas de déterminer précisément le sens attribué à cette pratique, mais elles confirment son caractère structuré et culturellement intégré.
Une trace fragile des cultures disparues
Ce type de découverte met en évidence une limite importante de l’archéologie : une grande partie des pratiques sociales ne laisse que des traces indirectes, souvent difficiles à interpréter sans extrapolation.
Les dents de Dong Xa constituent ainsi un rare témoignage matériel d’une pratique culturelle aujourd’hui disparue. Elles ne livrent pas un récit complet, mais des indices suffisamment solides pour documenter l’existence d’un système de transformation corporelle volontaire dans le Vietnam ancien.
La Rédaction
Références et sources
- Zhang Y. et al., A kingdom with blackened teeth 2,000 years ago: tracing the practice of tooth blackening in ancient Vietnam, étude scientifique sur les pratiques anciennes de noircissement des dents au Vietnam
- Archaeology News Online Magazine, « 2,000-year-old Vietnamese tooth blackening practice found in Iron Age burial », article de vulgarisation archéologique
- Live Science, « 2,000-year-old skulls reveal people in ancient Vietnam permanently blackened their teeth », article scientifique grand public sur des découvertes au Vietnam ancien

