La guerre change de visage au Sahel. Moins de coups d’éclat, plus de structures. Dans les territoires désertés par l’État, les groupes djihadistes ne se contentent plus de semer la terreur : ils gouvernent.
Dans les régions du Liptako-Gourma, à cheval entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, les hommes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) appliquent la charia, organisent les marchés, perçoivent l’impôt, imposent la zakat et même régulent les conflits entre éleveurs et agriculteurs. Une mainmise silencieuse mais redoutablement efficace. Loin des fantasmes médiatiques, les djihadistes construisent un proto-État.
Une base territoriale consolidée
La montée en puissance du JNIM – affilié à Al-Qaïda – n’est plus seulement militaire. Elle est institutionnelle. Avec plus de 80 % du territoire malien échappant à tout contrôle gouvernemental, les djihadistes investissent ce vide. Les enfants vont dans des écoles coraniques, les tribunaux appliquent une justice religieuse expéditive, et les populations, souvent abandonnées par leur État, s’accommodent de cette autorité nouvelle, voire la préfèrent à l’anarchie.
À la frontière nigérienne, le centre et le nord du Burkina Faso sont désormais totalement inaccessibles aux forces de sécurité. Les djihadistes y circulent en toute liberté, y livrent du carburant, installent des relais de télécommunications et gèrent la distribution de l’aide humanitaire — parfois avec la complicité contrainte d’ONG sur place.
L’État islamique recule mais n’est pas mort
Pendant que le JNIM affine sa stratégie d’implantation, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) perd du terrain. Il a été durement affaibli par les combats dans la région de Ménaka, au Mali, notamment face aux Touaregs du Mouvement pour la sauvegarde de l’Azawad (MSA) et de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), alliés circonstanciels du JNIM. Mais ses capacités de nuisance restent intactes. Son idéologie ultraviolente séduit encore, notamment chez les jeunes en rupture totale avec leur société.
Complicité passive des États ?
Dans cette progression du califat sahélien, le silence — voire la complaisance — de certains pouvoirs militaires en place interroge. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les juntes installées au pouvoir ont réduit leur coopération avec les Occidentaux, expulsé la France, et réorienté leur stratégie vers des partenariats militaires douteux, notamment avec la Russie ou ses supplétifs du Groupe Wagner.
Les forces armées locales, souvent mal équipées et mal formées, sont incapables de reconquérir les zones tombées aux mains des groupes armés. Dans certains cas, elles négocient des accords de non-agression avec les djihadistes pour éviter les pertes.
Une fragmentation durable
Ce que l’on observe aujourd’hui dans le Sahel n’est plus une insurrection. C’est une transformation profonde des structures de pouvoir. En construisant des routes, en rendant justice, en imposant un ordre, les groupes djihadistes imposent leur légitimité, fût-elle fondée sur la terreur. Et ils le font avec méthode.
Loin d’un califat éclair à la manière de Daech en Irak et en Syrie, le projet sahélien s’ancre dans la durée. Il repose sur une compréhension fine des dynamiques locales, des frustrations communautaires, de l’effondrement des États postcoloniaux. C’est une révolution silencieuse — mais durable.
Et maintenant ?
Si rien ne change, si la communauté internationale continue de détourner les yeux, si les États sahéliens poursuivent leur repli autoritaire sans vision de gouvernance, le scénario noir devient probable : l’installation d’un califat à bas bruit, structuré, enraciné, et accepté — au moins par défaut.
La guerre au Sahel ne se gagne plus sur le terrain militaire. Elle se gagnera, ou se perdra, dans la bataille de la gouvernance.
La Rédaction

