Observer ce que devient un corps après la mort n’est pas seulement macabre : c’est un enjeu scientifique et judiciaire crucial. Dans un site ultra-sécurisé du canton de Vaud, en Suisse, des chercheurs scrutent la décomposition humaine en pleine nature pour améliorer la médecine légale, aider la justice et repenser les pratiques funéraires. Une première européenne.
Un site confidentiel et sécurisé
Clôturé et inaccessible au public, le laboratoire occupe environ 170 m² en lisière de forêt. Derrière ces barrières discrètes se trouvent quelques bureaux et une structure extérieure où les scientifiques du Swiss Human Institute of Forensic Taphonomy (SHIFT) observent la décomposition des corps humains. Ce centre est rattaché au Centre Universitaire Romand de Médecine Légale (CURML) de Lausanne, et son emplacement exact reste tenu secret pour des raisons de sécurité et d’éthique.
La taphonomie humaine, une science peu connue
La taphonomie étudie ce qu’il advient d’un corps après la mort, depuis le décès jusqu’à sa découverte ou sa transformation complète. Le terme vient du grec taphos (tombeau) et nomos (loi). La taphonomie humaine analyse plus précisément la décomposition selon l’environnement, le temps et les conditions extérieures, afin de déterminer les causes, les circonstances et la chronologie d’un décès.
Les données collectées aident à affiner les diagnostics médico-légaux dans les enquêtes sur homicides, accidents ou disparitions, mais elles permettent aussi de mieux comprendre les pratiques funéraires et de proposer des solutions alternatives, respectueuses de l’environnement et des souhaits des familles.
Une aide précieuse pour la justice et les familles
« Nous allons pouvoir progresser dans les diagnostics concernant les causes et circonstances d’un décès afin d’apporter des réponses plus précises aux acteurs du monde judiciaire et aux familles endeuillées », explique le Pr Vincent Varlet, responsable du SHIFT et professeur associé à la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne.
Les observations in situ permettent de documenter la décomposition de manière très réaliste, dans des conditions naturelles, ce qui améliore considérablement la précision des expertises médico-légales.
Une portée internationale et environnementale
Les données collectées servent aussi à mieux gérer des crises humanitaires, en améliorant les protocoles pour la prise en charge des corps en cas de catastrophes, conflits ou pandémies.
Un projet de recherche sur le biocompostage funéraire est également mené sur le site. Cette approche écologique pourrait constituer une alternative à la crémation ou à l’inhumation, limiter l’impact environnemental et proposer de nouvelles pratiques adaptées aux contextes urbains et ruraux.
Le don de corps à la science
Tous les corps étudiés proviennent de personnes ayant fait don de leur corps au SHIFT. « Depuis le début de l’humanité, l’examen des personnes décédées a permis de faire avancer la médecine et a apporté un bénéfice social très important », souligne la Pr Silke Grabherr, directrice du CURML. Grâce à ces dons, les chercheurs poursuivent cette tradition scientifique, essentielle pour la société et la justice.
Une discipline ancienne mais en pleine évolution
L’étude scientifique du corps humain remonte à l’Antiquité : les premières dissections documentées datent du IIIe siècle av. J.-C. en Égypte, et la première autopsie médicalement consignée a eu lieu en 1315 à Bologne, réalisée par Mondino de Luzzi sur le corps d’un condamné. Aujourd’hui, la taphonomie humaine se modernise et gagne en importance, avec des laboratoires comme le SHIFT qui repoussent les limites de la recherche en plein air.
La Rédaction

