France – Tout commence en 1871 par cinq bovins laissés sur une île presque inhabitée du sud de l’océan Indien. Plus d’un siècle après, leurs descendants sont près de 2 000. Cette population aujourd’hui disparue a laissé derrière elle des échantillons d’ADN qui ont permis aux scientifiques de reconstituer une étonnante expérience d’évolution en vase clos.
Cinq bovins livrés à eux-mêmes
En 1871, Heurtin, un agriculteur venu de La Réunion, tente de s’installer avec sa famille sur l’île Amsterdam. Ce territoire français isolé, situé à plus de 4 000 kilomètres au sud-est de Madagascar, offre des conditions particulièrement difficiles : vents puissants, humidité et températures relativement fraîches.
L’expérience tourne court. Après quelques mois, les colons repartent. Cinq bovins restent cependant sur l’île.
Sans éleveur, sans bâtiment et sans pâturage aménagé, ces animaux domestiques doivent désormais survivre seuls. Ils y parviennent remarquablement bien. Leur population augmente jusqu’à approcher les 2 000 individus au milieu du XXe siècle. Une maladie la ramène ensuite à environ 800 animaux, mais le troupeau se reconstitue et retrouve près de 2 000 têtes à la fin des années 1980.
L’ADN raconte une histoire inattendue
Des décennies plus tard, cette population intrigue les scientifiques. Des chercheurs de l’INRAE et de l’Université de Liège, sous la direction du généticien Mathieu Gautier, analysent notamment des échantillons prélevés en 1992 et 2006.
Leurs résultats, publiés en 2024 dans la revue Molecular Biology and Evolution, confirment d’abord un fait remarquable : l’immense troupeau descendait bien d’un groupe fondateur extrêmement réduit, correspondant aux cinq bovins laissés sur l’île en 1871.
Mais leur génome révèle aussi une origine plus complexe qu’attendu. Environ trois quarts de leur ascendance provenaient de bovins taurins européens, notamment apparentés à la race Jersey. Le reste était lié à des zébus de l’océan Indien, proches de populations présentes à Madagascar et à Mayotte.
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Des vaches devenues plus petites ?
Pendant longtemps, une autre particularité avait intrigué les chercheurs : la petite taille de ces bovins. Une étude publiée en 2017 avait proposé l’hypothèse d’un spectaculaire cas de nanisme insulaire. Isolées pendant plusieurs générations, les vaches auraient rapidement diminué de taille pour mieux s’adapter aux ressources et aux contraintes de leur nouvel environnement.
L’analyse génétique publiée en 2024 vient nuancer cette interprétation. Les scientifiques n’ont pas retrouvé les signatures génétiques qu’ils auraient attendues si une forte sélection naturelle avait favorisé la diminution de la taille.
Une autre possibilité apparaît alors : les animaux fondateurs étaient probablement déjà relativement petits. Une partie de ce qui semblait être une évolution spectaculaire en seulement quelques générations pourrait donc avoir été héritée dès le départ.
Les chercheurs ont en revanche identifié des indices de sélection concernant notamment certaines fonctions du système nerveux. Ils pourraient correspondre aux transformations comportementales nécessaires à des animaux domestiques soudain contraints de vivre sans intervention humaine.
Une réussite devenue un problème écologique
La formidable capacité de survie du troupeau a finalement eu un revers. En se multipliant, les bovins ont fortement modifié la végétation de l’île par le pâturage et le piétinement. Leur présence empêchait notamment la régénération du Phylica arborea, un arbre emblématique de l’écosystème local.
Les autorités ont donc progressivement réduit la population avant d’éliminer les derniers bovins en 2010 dans le cadre d’un programme de restauration écologique.
L’extraordinaire troupeau de l’île Amsterdam n’existe donc plus. Mais son ADN continue de raconter une expérience naturelle commencée presque accidentellement : cinq animaux domestiques abandonnés en 1871 ont réussi, seuls sur une île isolée, à donner naissance à des milliers de descendants pendant près de 140 ans.
La Rédaction

