Depuis plusieurs mois, les institutions religieuses kenyanes multiplient les critiques envers le gouvernement du président William Ruto. Cette opposition s’est intensifiée lorsque l’assemblée des évêques catholiques a dénoncé ce qu’elle appelle une « culture du mensonge », soulignant l’incapacité du gouvernement à tenir ses promesses et l’application de politiques perçues comme oppressives.
Bien que la Constitution kényane de 2010 consacre la séparation entre l’État et la religion, les liens entre ces deux sphères restent profondément enracinés. Deux raisons expliquent cette interdépendance : d’une part, les politiciens utilisent leur proximité avec les églises pour renforcer leur base électorale en affichant une image de foi inébranlable ; d’autre part, certains organismes religieux espèrent des avantages en soutenant les régimes en place.
Avec une population à 85,5 % chrétienne et 11 % musulmane, selon le recensement de 2019, l’influence des institutions religieuses dans le pays est indéniable. Les catholiques représentent 21 % de la population, tandis que les protestants non évangéliques comptent pour 33 %, aux côtés d’autres confessions chrétiennes. Sous les présidences successives d’Uhuru Kenyatta et de William Ruto, l’influence des églises pentecôtistes s’est particulièrement renforcée.
Un rôle de contre-pouvoir
L’impopularité croissante du gouvernement de William Ruto, exacerbée par des politiques économiques jugées punitives, a laissé un vide politique. Alors que l’opposition et le Parlement peinent à jouer leur rôle de régulateur, les églises ont pris le relais en critiquant publiquement l’exécutif. Cette posture rappelle l’époque où le secteur religieux kényan jouait un rôle crucial dans la dénonciation des abus étatiques, notamment sous le régime autoritaire de Daniel arap Moi (1978-2002).
Sous Moi, les principales églises avaient pris position contre les violations des droits de l’homme et les fraudes électorales. Cependant, cette critique n’a pas toujours été unanime, certaines églises évangéliques ayant choisi de soutenir le régime. Ce rôle de conscience politique a fluctué selon les époques, s’effaçant partiellement sous Mwai Kibaki (2002-2013) avant de reprendre de l’ampleur dans le contexte des violences post-électorales de 2008.
Vers un dialogue nécessaire
Si les églises kényanes se positionnent aujourd’hui comme un contre-pouvoir essentiel, elles doivent également faire preuve de responsabilité. L’accusation d’avoir encouragé la haine ethnique lors des élections de 2008 a entaché leur crédibilité. Depuis, elles ont entrepris un travail de réhabilitation, notamment en contestant activement certaines propositions constitutionnelles.
Pourtant, le défi reste entier : maintenir un dialogue constructif avec l’État tout en préservant leur rôle critique. En contestant les politiques jugées défavorables et en promouvant la justice sociale, les chefs religieux ont l’opportunité de jouer un rôle central dans l’avenir politique et social du Kenya. Leurs voix, bien que parfois divisées, incarnent l’espoir d’une responsabilité accrue au sein de la classe dirigeante.
La Rédaction

