L’Afrique, et en particulier la Tunisie, est au cœur d’une ruée mondiale vers l’hydrogène vert, un carburant propre destiné principalement à l’exportation vers l’Europe. Toutefois, ce développement soulève des préoccupations majeures quant à l’impact de ces projets sur les ressources locales et la souveraineté énergétique du continent.
En mai dernier, la Tunisie a signé plusieurs protocoles d’accords pour des projets d’hydrogène vert, dont le plus important, H2 Notos, implique des géants européens de l’énergie comme TotalEnergies et Eren Groupe. Ce projet vise à produire 200 000 tonnes d’hydrogène vert par an, avec des ambitions d’exportation vers l’Europe centrale via un réseau de pipelines transcontinentaux. Un autre accord avec la société saoudienne ACWA prévoit la production de 600 000 tonnes supplémentaires, toujours à des fins d’exportation. L’objectif global de la Tunisie est d’atteindre une production annuelle de six millions de tonnes d’ici 2050.
Cependant, ces projets, bien qu’ambitieux, semblent servir avant tout les besoins énergétiques de l’Europe plutôt que ceux de la Tunisie. En dépit de son potentiel en énergies renouvelables, la Tunisie fait face à un déficit énergétique considérable, avec un taux de dépendance énergétique de 50 % en 2022. Plutôt que de combler ce déficit, les autorités ont choisi de canaliser les nouvelles capacités électriques vers la production d’hydrogène pour l’exportation, suivant un modèle observé dans d’autres pays africains comme l’Égypte, le Maroc ou la Namibie.
Les critiques dénoncent cette stratégie, arguant qu’elle perpétue une dynamique de dépendance et d’exploitation économique rappelant le colonialisme. En effet, bien que présentée comme une opportunité mutuellement bénéfique, cette ruée vers l’hydrogène vert pourrait aggraver les inégalités, notamment en privant les populations locales de ressources essentielles comme l’eau et les terres. Par exemple, la production prévue nécessiterait 248 millions de mètres cubes d’eau dessalée d’ici 2050, soit l’équivalent de la consommation de cinq millions de Tunisiens, dans un pays déjà en pénurie d’eau.
Ces initiatives sont de plus en plus perçues comme une forme de néocolonialisme énergétique, où les pays européens externalisent les coûts environnementaux tout en contrôlant les technologies et les chaînes de valeur. L’Allemagne, en particulier, joue un rôle clé dans l’élaboration de la stratégie hydrogène de la Tunisie, avec des implications significatives pour la souveraineté du pays.
Face à ces enjeux, la société civile tunisienne commence à réagir. Des mouvements sociaux ont exprimé leur opposition à ces projets, les qualifiant de nouveaux mécanismes de pillage. Une manifestation a eu lieu à Tunis en avril dernier, dénonçant l’influence de l’Allemagne sur la politique énergétique du pays et appelant à une transition énergétique juste, axée sur les besoins de la population tunisienne.
Enfin, un nouveau projet de loi visant à promouvoir l’hydrogène vert est en discussion au Parlement tunisien. Toutefois, ce texte semble principalement avantageux pour les investisseurs étrangers, soulignant l’urgence de repenser la stratégie nationale en matière d’énergie.
Pour l’Afrique, il est crucial de prioriser ses propres besoins énergétiques et de résister aux dynamiques d’exploitation qui continuent de renforcer les inégalités. Un mouvement panafricain pour la souveraineté énergétique et alimentaire devient urgent, afin de garantir que les ressources du continent bénéficient avant tout à ses populations, et non à l’Europe.
La Rédaction

