À Port-au-Prince, être enlevé n’est plus un risque réservé aux personnalités fortunées ou aux catégories supposées capables de payer une forte rançon. Écoliers, médecins, journalistes, fonctionnaires et habitants ordinaires sont désormais exposés. Cette extension du kidnapping révèle une évolution plus profonde : dans une capitale où l’autorité publique peine à reprendre le contrôle du territoire, l’enlèvement est devenu un système de prédation qui transforme l’insécurité en revenus et transfère directement le coût de la violence sur les familles.
Le chiffre donne la mesure de cette résurgence. Environ 150 enlèvements ont été recensés au troisième trimestre 2026 par le Centre d’analyse et de recherche en droits humains (CARDH). Mais la statistique ne raconte qu’une partie du phénomène. Chaque kidnapping déclenche autour de l’otage une seconde crise, moins visible : celle de la famille qui doit trouver de l’argent, négocier et parfois s’endetter pour espérer récupérer un proche.
C’est ce mécanisme qui fait de l’enlèvement une activité criminelle particulièrement rentable. Les ravisseurs n’ont pas besoin de contrôler durablement une entreprise ou de commercialiser un produit : ils monétisent directement la peur et la vie humaine.
Quand n’importe qui peut devenir une monnaie d’échange
La multiplication récente des profils visés indique que la logique du kidnapping s’est considérablement élargie. Des enfants ont été enlevés sur le trajet de l’école. Des professionnels de santé, des journalistes et des responsables administratifs ont également été pris pour cible.
Cette diversification change la perception du risque. Si la victime potentielle n’est plus sélectionnée uniquement en fonction d’une richesse apparente, chacun peut commencer à se considérer comme une cible.
La rançon elle-même s’adapte alors aux possibilités supposées de la famille, de l’employeur ou de l’entourage. L’économie du kidnapping repose ainsi sur une ressource particulièrement vaste : la capacité d’une communauté à se mobiliser financièrement lorsqu’une vie est en jeu.
Pour les ménages, les conséquences peuvent être durables. Réunir une somme en urgence signifie puiser dans l’épargne, vendre un bien, solliciter la diaspora ou contracter des dettes. Même lorsqu’un otage revient vivant, sa libération peut donc laisser derrière elle une famille financièrement fragilisée.
La peur produit aussi son propre impôt
L’impact économique dépasse les rançons. Dans les quartiers où les enlèvements se multiplient, travailler plus tard, maintenir un commerce ouvert en soirée ou emprunter certains axes devient un calcul de risque.
Le kidnapping impose ainsi une sorte d’impôt invisible sur la vie quotidienne. Il se paie en journées de travail raccourcies, en déplacements abandonnés, en activités commerciales réduites et en dépenses supplémentaires pour tenter de se protéger.
Lorsqu’une famille hésite à envoyer un enfant à l’école, lorsqu’un commerçant ferme avant la tombée de la nuit ou lorsqu’un professionnel évite un quartier pourtant nécessaire à son activité, les ravisseurs n’ont même plus besoin d’intervenir directement. La possibilité de l’enlèvement suffit à modifier les comportements.
La violence acquiert alors un pouvoir supérieur au nombre réel de victimes : quelques kidnappings peuvent imposer leurs règles à des milliers de personnes.
Un pouvoir qui concurrence celui de l’État
Cette économie de la peur prospère également sur une faiblesse institutionnelle. L’enlèvement devient particulièrement efficace lorsque les criminels peuvent faire croire qu’ils disposent du temps nécessaire pour retenir une victime, négocier et recevoir une rançon sans craindre une intervention rapide.
C’est pourquoi la recrudescence actuelle dépasse la question policière. Elle touche directement à la capacité de l’État à garantir la circulation, l’école, le travail et l’accès aux services essentiels.
Le CARDH estime que plusieurs facteurs peuvent alimenter cette nouvelle poussée, notamment les stratégies de la coalition de gangs Viv Ansanm et les tensions autour de la transition et du processus électoral. Ces hypothèses montrent combien l’enlèvement peut remplir plusieurs fonctions simultanément : rapporter de l’argent, entretenir l’instabilité et démontrer l’incapacité des institutions à protéger la population.
Une société contrainte de financer sa propre insécurité
Le paradoxe devient alors particulièrement cruel. Les habitants continuent de payer leurs impôts, leurs transports, leur scolarité et leurs dépenses ordinaires, mais certaines familles doivent désormais prévoir qu’elles pourraient également avoir à financer la libération d’un proche.
C’est ce qui distingue la situation actuelle d’une simple succession de faits divers. Lorsque l’enlèvement touche suffisamment de catégories sociales et suffisamment de territoires, il finit par créer son propre système économique.
La victime fournit la valeur. La famille cherche l’argent. L’entourage se mobilise. Les ravisseurs encaissent. Puis la peur pousse le reste de la population à modifier son comportement.
À Port-au-Prince, le kidnapping ne prospère donc pas seulement parce qu’il rapporte aux gangs. Il prospère parce qu’il fait payer à toute une société le prix de l’espace laissé vacant par la sécurité publique. Tant que cette économie restera rentable et que le risque d’être arrêté demeurera insuffisamment dissuasif, chaque rançon versée pourra sauver une vie tout en alimentant, malgré les familles elles-mêmes, le système qui menace la suivante.
La Rédaction
Source : RFI, reportage de son correspondant à Port-au-Prince, septembre 2026 ; données et analyses du Centre d’analyse et de recherche en droits humains (CARDH).

