Le 26 janvier 1948, douze personnes meurent empoisonnées dans une banque de Tokyo après avoir absorbé un prétendu médicament. Un peintre japonais est arrêté, condamné à mort et maintenu en prison pendant près de quarante ans. Pourtant, sa peine ne sera jamais exécutée. Entre aveux rétractés, preuves contestées et piste militaire abandonnée, l’affaire Teigin demeure l’une des énigmes judiciaires les plus troublantes du Japon d’après-guerre.
Un faux agent sanitaire et douze victimes
Dans l’après-midi du 26 janvier 1948, un homme entre dans la succursale de Shiinamachi de la banque impériale Teikoku, à Tokyo. Il se présente comme un agent des services sanitaires et affirme qu’une épidémie de dysenterie menace le quartier. Pour prévenir la contamination, explique-t-il, les personnes présentes doivent absorber un produit médical.
Seize employés et autres occupants de la banque suivent ses instructions. Le liquide contient un poison mortel. Douze personnes succombent, tandis que l’homme s’empare d’argent et de chèques avant de disparaître.
La méthode intrigue immédiatement les enquêteurs. L’assassin a administré le poison avec une assurance laissant supposer des connaissances spécialisées.
Un peintre arrêté, des aveux rétractés
Le 21 août 1948, la police arrête Sadamichi Hirasawa, un peintre de 56 ans. Plusieurs éléments attirent l’attention des enquêteurs : sa ressemblance supposée avec le criminel, des mouvements financiers inexpliqués et des rapprochements graphologiques concernant des chèques volés.
Pendant les interrogatoires, Hirasawa reconnaît les faits. Mais dès l’ouverture de son procès, il se rétracte, affirmant avoir subi des pressions psychologiques et des interrogatoires coercitifs.
Aucune preuve matérielle directe ne permet d’établir sa présence dans la banque. Les identifications par les témoins demeurent discutées et la défense conteste la valeur des aveux.
Le 24 juillet 1950, le tribunal de Tokyo le condamne néanmoins à mort. La Cour suprême confirme sa condamnation en 1955.
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Une piste militaire qui disparaît de l’enquête
Avant l’arrestation du peintre, les enquêteurs avaient envisagé une tout autre hypothèse. La précision du procédé d’empoisonnement les avait conduits vers d’anciens membres des unités militaires japonaises spécialisées dans les armes chimiques et biologiques.
Parmi les structures examinées figurait l’unité 731, impliquée dans des expérimentations humaines pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cette orientation fut progressivement abandonnée au profit de la piste Hirasawa. Des chercheurs ont ensuite soupçonné une possible intervention des autorités américaines d’occupation, soucieuses de préserver certaines connaissances militaires japonaises. Toutefois, aucun document décisif n’a établi qu’une telle intervention avait provoqué l’abandon de l’enquête.
Une condamnation à mort jamais exécutée
La singularité judiciaire de l’affaire apparaît après 1955. Bien que la peine capitale soit devenue définitive, aucun ministre japonais de la Justice ne signe l’ordre d’exécution.
Hirasawa multiplie les demandes de révision. Ses défenseurs contestent les expertises graphologiques, les identifications et la nature exacte du poison. Ils soutiennent que les éléments retenus contre lui ne suffisent pas à démontrer sa culpabilité.
Le peintre demeure pourtant emprisonné. Le 10 mai 1987, il meurt d’une pneumonie dans un établissement pénitentiaire médicalisé, à 95 ans, sans avoir été exécuté ni acquitté. Sa condamnation reste juridiquement intacte.
Un verdict définitif, une vérité toujours contestée
Après sa mort, ses défenseurs poursuivent les démarches judiciaires pour obtenir sa réhabilitation. Les demandes de révision se succèdent sans parvenir à faire annuler le verdict.
L’affaire Teigin conserve ainsi une contradiction fondamentale. La justice japonaise a définitivement reconnu Hirasawa coupable, mais les interrogations sur les preuves, les aveux et la piste militaire n’ont jamais été entièrement dissipées.
Pourquoi une condamnation à mort confirmée par la plus haute juridiction du pays est-elle restée inexécutée pendant trente-deux ans ? Et surtout, les preuves réunies permettaient-elles réellement d’identifier l’auteur des douze empoisonnements ? Ces questions font de l’affaire Teigin une énigme où la certitude judiciaire n’a jamais réussi à éteindre le doute historique.
La Rédaction
Sources et références
- The Japan Times — « Retrial again sought for painter convicted of 1948 poisonings », 27 janvier 2004.
- The Washington Post — « Japan’s Oldest Death Row Inmate May Be Innocent », 17 mars 1985.
- Foreign Correspondents’ Club of Japan — « Toxic Enigma », étude historique consacrée à l’affaire Teigin.
- Musée mémorial Seichō Matsumoto, Kitakyushu — Archives documentaires consacrées à l’affaire Teigin.
- United Press International — Dépêche annonçant la mort de Sadamichi Hirasawa, 10 mai 1987.

