En octobre 2008, une femme âgée est retrouvée morte dans sa baignoire, en Bavière. Pour les enquêteurs allemands, il s’agit d’un meurtre. Le principal suspect, Manfred Genditzki, est condamné à perpétuité malgré ses dénégations. Treize années passent avant qu’une nouvelle lecture des preuves ne bouleverse le dossier. Les blessures de la victime, longtemps considérées comme les indices d’une agression, pourraient résulter d’une simple chute. En juillet 2023, la justice acquitte Genditzki et reconnaît les défaillances qui ont conduit à sa condamnation. L’affaire révèle une erreur judiciaire singulière : avoir cherché un meurtrier sans avoir suffisamment établi l’existence d’un meurtre.
Une mort suspecte dans une baignoire
Le 28 octobre 2008, Lieselotte Kortüm, 87 ans, est découverte sans vie dans sa baignoire à Rottach-Egern, une commune bavaroise située près du lac Tegernsee. La retraitée présente une blessure à la tête et son corps est immergé dans l’eau. Les circonstances intriguent les enquêteurs, qui privilégient rapidement l’hypothèse d’une mort criminelle.
Manfred Genditzki, concierge de l’immeuble et proche de la victime, devient le principal suspect. Il lui rendait régulièrement service et avait accès à son logement. Selon l’accusation, une dispute aurait éclaté entre eux. Genditzki aurait frappé la vieille dame avant de la noyer pour dissimuler son geste. Pourtant, aucun témoin n’a assisté à cette scène et les investigations ne permettent pas d’en établir directement le déroulement.
Une hypothèse transformée en certitude
En mai 2010, le tribunal régional de Munich II condamne Genditzki à la réclusion criminelle à perpétuité. La décision repose principalement sur une reconstitution des faits, l’interprétation des blessures et les conclusions des expertises médico-légales.
La Cour fédérale de justice annule ce premier jugement en janvier 2011 pour une erreur de procédure. Mais lors du second procès, en 2012, Genditzki est de nouveau reconnu coupable et condamné à perpétuité. Cette fois, son recours échoue.
L’accusé continue de proclamer son innocence. Son dossier présente pourtant une faiblesse fondamentale : la thèse criminelle repose sur un enchaînement supposé d’événements que personne n’a observés. La possibilité d’un accident domestique n’a pas été suffisamment explorée. Pendant plus de treize ans, cette interprétation demeure néanmoins le fondement de son emprisonnement.
Quand la science remet en cause le meurtre
L’avocate Regina Rick entreprend de faire réexaminer les éléments scientifiques. De nouvelles expertises s’intéressent notamment à la température de l’eau, au moment probable du décès et aux conséquences physiques d’une chute dans une baignoire.
Des spécialistes utilisent des modèles thermodynamiques et des simulations biomécaniques pour tester les scénarios possibles. Leurs conclusions fragilisent considérablement la reconstitution initiale. Les blessures observées peuvent être compatibles avec une chute accidentelle, suivie d’une perte de connaissance et d’une noyade.
D’autres éléments prennent alors une importance nouvelle. La victime avait connu des épisodes de malaise et pouvait utiliser sa baignoire pour faire tremper du linge. Ces circonstances rendent plausible un accident qui n’avait pas été sérieusement retenu lors des premiers procès.
En août 2022, le tribunal régional de Munich I autorise finalement la réouverture de la procédure et ordonne la libération de Genditzki. Après treize années et plusieurs mois de détention, il retrouve sa famille, sans être encore définitivement acquitté.
À lire aussi : Énigmes judiciaires : l’affaire Marie Lafarge, un poison détecté après plusieurs analyses contradictoires
Un acquittement qui révèle les failles de la justice
Le nouveau procès s’ouvre en avril 2023. Cette fois, les expertises et les éléments réunis par la défense conduisent à une conclusion radicalement différente : rien ne permet d’affirmer avec certitude que Lieselotte Kortüm a été assassinée.
Le ministère public lui-même demande l’acquittement. Le 7 juillet 2023, le tribunal régional de Munich I déclare Manfred Genditzki non coupable. Les juges soulignent l’accumulation des erreurs qui ont marqué les investigations et les procédures précédentes.
La décision ne reconstitue pas définitivement les derniers instants de la victime. Elle établit cependant que l’hypothèse d’un accident est suffisamment solide pour exclure toute condamnation. Genditzki reçoit ensuite une indemnisation de 368 700 euros pour ses 4 916 jours de détention injustifiée, sans que cette somme puisse effacer les années perdues.
Treize années perdues autour d’un crime incertain
L’affaire Genditzki dépasse le cadre d’une erreur d’identification ou d’un témoignage contesté. Elle montre comment une hypothèse initiale peut orienter durablement une enquête, jusqu’à transformer des indices ambigus en preuves apparentes de culpabilité.
La difficulté n’était pas seulement de déterminer qui avait provoqué la mort de Lieselotte Kortüm, mais de savoir si une intervention criminelle avait réellement eu lieu. Cette question, pourtant essentielle, n’avait pas reçu toute l’attention nécessaire.
Comment un homme a-t-il pu être condamné deux fois à perpétuité pour un meurtre dont l’existence même n’était pas démontrée ? L’affaire Manfred Genditzki rappelle qu’une expertise scientifique ne doit jamais servir uniquement à conforter une accusation. Elle doit aussi permettre d’en éprouver les faiblesses, particulièrement lorsque la liberté d’un individu dépend de ses conclusions.
La Rédaction
Sources et références
- Landgericht München I, décision du 7 juillet 2023, affaire 1 Ks 121 Js 158369/19.
- Bayerischer Rundfunk (BR24), couverture du procès et de l’acquittement du 7 juillet 2023.
- Südwestrundfunk (SWR), enquête sur les nouvelles expertises scientifiques, 7 juillet 2023.
- Deutschlandfunk, compte rendu de l’acquittement et des conclusions médico-légales, 7 juillet 2023.

