Des abysses aux vagues, les océans concentrent un potentiel colossal de production d’électricité. Reste à savoir si l’industrie saura enfin le réveiller.
À Tahiti, une idée simple a transformé un hôpital en exemple mondial de sobriété énergétique. Grâce au procédé Swac (Sea Water Air Conditioning), de l’eau froide pompée à 880 mètres de profondeur alimente le système de climatisation du centre hospitalier de Polynésie française. Résultat : 5 000 tonnes de CO₂ évitées chaque année, soit l’équivalent de 1 000 allers-retours Paris-Tahiti pour une seule personne.
Ce système ne produit pas d’électricité à proprement parler, mais il illustre à quel point l’océan peut être mis à contribution dans la lutte contre le réchauffement climatique.
Une puissance encore largement inexploitée
Selon la Fondation TotalEnergies, la mer pourrait, en théorie, fournir jusqu’à cinq fois la consommation électrique mondiale actuelle. Pourtant, malgré ce potentiel gigantesque, les énergies marines avancent à des vitesses très variables.
Hydroliennes : la promesse des courants
Parmi les technologies les plus abouties, l’énergie hydrolienne se détache. Elle consiste à implanter des turbines sous-marines, semblables à des éoliennes immergées, qui transforment la force des courants en électricité.
En France, le raz Blanchard, au large du Cotentin, concentre le plus fort potentiel européen. Une ferme d’hydroliennes y est prévue pour 2028, avec une puissance estimée de 5 gigawatts, soit l’équivalent de cinq réacteurs nucléaires. À l’échelle mondiale, l’énergie hydrolienne pourrait représenter entre 100 et 120 GW, dont 4 à 5 % pour la France, selon Marc Lafosse, du Syndicat des énergies renouvelables (SER).
Houle, digues et énergie en mouvement
Cousine de l’énergie hydrolienne, l’énergie houlomotrice exploite la force de la houle. Mais la filière reste fragile. En France, seuls quelques démonstrateurs sont opérationnels, notamment au large du Croisic. Les coûts d’installation et de maintenance en mer restent prohibitifs.
Une alternative séduit pourtant les chercheurs : intégrer les dispositifs houlomoteurs aux digues côtières, ce qui permettrait d’amortir les investissements tout en protégeant les littoraux.
Osmose : l’énergie venue du sel
Autre piste émergente : l’énergie osmotique, qui repose sur la différence de salinité entre l’eau douce et l’eau salée. Une membrane semi-perméable crée une pression en laissant passer l’eau douce, générant ainsi de l’énergie.
La start-up Sweetch Energy prévoit l’installation d’un démonstrateur dans le delta du Rhône, une première en France. Encore peu mature, cette technologie pourrait jouer un rôle important à moyen terme.
L’héritage contrarié de la marée
Ironie du sort, la France a longtemps été pionnière avec l’usine marémotrice de la Rance, inaugurée en 1966. Mais elle n’a jamais été répliquée. Aujourd’hui, les barrages sur estuaire, coûteux et peu compatibles avec la préservation des milieux naturels, sont largement délaissés.
Un avenir encore flou
Malgré les promesses, la filière reste freinée par un manque de cap politique clair. « On ne connaît pas la stratégie de l’État. Il privilégie les grandes entreprises alors que ce sont les PME qui innovent », déplore Grégory Pinon, directeur du groupe de recherche sur les énergies marines au CNRS.
Sur le plan économique, le prix du mégawattheure produit au raz Blanchard pourrait atteindre 160 euros, contre à peine 40 euros pour les dernières éoliennes offshore. Une baisse est toutefois espérée : à terme, les hydroliennes pourraient ramener ce coût entre 80 et 100 euros, selon le SER.
Les énergies marines sont à la croisée des chemins. Leur potentiel est immense, leur déploiement encore incertain. Sans vision stratégique de long terme, l’océan pourrait bien rester une utopie énergétique immergée.
La Rédaction

