Et si la nature elle-même mettait en cause nos certitudes sur le genre ? Dans leur essai Écotransféminismes, la philosophe Emma Bigé et l’historien Clovis Maillet proposent une nouvelle manière de penser les liens entre écologie, luttes trans et féminismes. Une vision radicale et documentée, qui puise dans le règne animal, les archives médiévales et les combats contemporains.
Une définition : qu’est-ce que l’écotransféminisme ?
L’écotransféminisme est un courant émergent qui articule les luttes écologistes, transféministes et antispécistes. Il repose sur un constat simple : les violences subies par les personnes trans, les femmes, les animaux ou les plantes s’inscrivent dans une même logique d’exclusion, de normalisation et de hiérarchisation des êtres vivants. Ce courant entend donc penser ensemble la diversité des espèces, des genres et des sexualités, en refusant les normes imposées par les sociétés patriarcales, capitalistes et validistes.
Le vivant comme preuve : la transition de genre dans la nature
« Contre-nature » : cette expression revient sans cesse dans les discours transphobes. Pourtant, dans le monde vivant, changer de sexe n’a rien d’exceptionnel. Les huîtres, les crevettes, les poissons-clowns, les nudibranches, ou encore certaines espèces d’oiseaux et de reptiles changent de sexe plusieurs fois au cours de leur vie, en fonction de leur environnement. L’écologue Joan Roughgarden a largement documenté ces réalités dans Evolution’s Rainbow.
Emma Bigé et Clovis Maillet s’appuient sur ces exemples pour déconstruire l’idée que la transidentité serait « contre-nature ». Au contraire, affirment-ils, elle s’inscrit dans une logique de soin, d’adaptation et de continuité du vivant.
Une histoire longue : le genre fluide avant le genre binaire
Loin d’être une invention contemporaine, les identités trans et les parentés non normatives ont une histoire ancienne. Clovis Maillet rappelle qu’au Moyen Âge, des personnes ayant changé de genre ont assumé des rôles de parentalité. L’exemple de sainte Marine, devenu le moine Marin, en est une illustration emblématique. La figure de la « transparentalité » (être parent tout en ayant transitionné) traverse aussi bien l’histoire humaine que le règne animal.
Penser les alliances : biodiversité et diversité humaine
Pourquoi la biodiversité serait-elle uniquement une affaire de plantes et d’animaux ? Pour les auteurs, il est urgent de faire le lien entre les combats pour la diversité biologique et ceux pour la diversité humaine : diversité des corps, des genres, des sexualités, mais aussi des façons d’habiter le monde. La défense des écosystèmes implique la reconnaissance de toutes les formes de vie, humaines et non humaines, normées ou marginalisées.
Une critique du validisme écologique
L’un des apports majeurs de l’écotransféminisme est sa critique de certaines visions écologistes qui valorisent l’autonomie et la pureté au détriment des dépendances techniques ou médicales. En ce sens, le recours aux hormones ou aux technologies médicales ne devrait pas être perçu comme « contre-nature », mais comme une manière légitime de vivre et de prendre soin de soi dans un monde souvent hostile. Ce que les auteurs dénoncent, ce n’est pas la technique, mais sa marchandisation par les industries pharmaceutiques.
Un mouvement en expansion
Si l’écotransféminisme est encore peu connu en France, il se structure déjà ailleurs. En Italie, le mouvement « Corps et Terre » mêle luttes queer, écologistes et antispécistes. En Argentine et au Mexique, des collectifs utilisent cette grille de lecture pour articuler les combats contre les violences de genre et celles infligées aux territoires. En France, l’essai Écotransféminismes fait figure de jalon fondateur.
La Rédaction

