Annoncé en 2006, reporté à plusieurs reprises et longtemps devenu le symbole des ambitions culturelles inachevées d’Abou Dhabi, le Guggenheim de l’île de Saadiyat possède désormais une date d’ouverture : le 11 décembre 2026. Vingt ans après le lancement du projet, le musée dessiné par Frank Gehry s’apprête à devenir le plus grand établissement du réseau Guggenheim et surtout une nouvelle pièce maîtresse de la stratégie culturelle des Émirats arabes unis.
Un musée attendu pendant deux décennies
L’histoire du Guggenheim Abu Dhabi est aussi celle d’une succession de calendriers démentis. À la fin des années 2000, son ouverture était encore envisagée pour 2013. En 2012, face aux retards accumulés dans le développement du district culturel de Saadiyat, l’échéance avait été repoussée à 2017. Il faudra finalement attendre neuf années supplémentaires.
Cette attente débouche sur un édifice hors norme. Le bâtiment développe 80 000 m², dont 11 600 m² de galeries intérieures et 23 000 m² d’espaces d’exposition en plein air. Trente galeries s’organisent autour d’un vaste atrium central, tandis que dix volumes coniques, culminant pour certains à 88 mètres, contribuent à l’ombrage et à la ventilation naturelle de l’ensemble.
Le projet porte la signature de Frank Gehry, architecte du Guggenheim Bilbao, décédé en décembre 2025 à l’âge de 96 ans. Abu Dhabi accueillera ainsi l’une des dernières grandes réalisations de celui qui avait profondément renouvelé l’architecture muséale contemporaine.
Une autre histoire mondiale de l’art
Mais la taille du musée n’est peut-être pas son enjeu principal. Depuis 2009, Abu Dhabi constitue une collection consacrée à l’art moderne et contemporain des années 1960 à aujourd’hui. Peinture, sculpture, photographie, installations, images en mouvement et nouveaux médias doivent y dialoguer sans suivre strictement les classifications géographiques ou chronologiques traditionnelles.
Les galeries seront notamment structurées autour de thèmes tels que l’abstraction, la culture populaire, la terre, le langage ou le récit. L’ambition affichée consiste à établir davantage de passerelles entre les scènes artistiques du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord, d’Asie et du reste du monde, plutôt qu’à reproduire à Abu Dhabi une lecture de l’histoire de l’art élaborée depuis New York ou les grandes capitales européennes.
C’est précisément là que se joue une partie de la portée du projet : un musée peut-il contribuer à déplacer les lieux depuis lesquels l’art mondial est sélectionné, raconté et légitimé ?
La direction de cette institution a été confiée à Valerie Hillings, nommée première directrice du Guggenheim Abu Dhabi en août. Elle connaît le projet de longue date : entre 2009 et 2018, elle avait déjà participé à l’élaboration de sa stratégie de collection au sein de la Fondation Guggenheim.
Saadiyat, vitrine d’une puissance culturelle
Le musée ne surgit pas seul. Il vient compléter une concentration d’institutions exceptionnelle sur l’île de Saadiyat, où figurent notamment le Louvre Abu Dhabi, le Zayed National Museum, le Natural History Museum Abu Dhabi et teamLab Phenomena Abu Dhabi.
Au-delà du tourisme, cette accumulation traduit une stratégie de puissance. Abou Dhabi investit dans les musées, l’architecture et les grandes marques culturelles internationales pour élargir son influence dans une économie appelée à dépendre moins exclusivement des hydrocarbures. Le Guggenheim devient alors autant un établissement artistique qu’un instrument de positionnement international.
Cette histoire possède cependant une face plus controversée. Dès 2009, puis dans plusieurs rapports ultérieurs, Human Rights Watch avait documenté des atteintes aux droits de travailleurs migrants employés sur différents chantiers de Saadiyat, concernant notamment les salaires, les frais de recrutement, la confiscation de passeports ou les conditions d’hébergement. En 2011, plus de 130 artistes, commissaires et écrivains avaient même soutenu un boycott du futur Guggenheim pour demander de meilleures garanties. Ces éléments appartiennent à l’histoire du développement de l’île et ne permettent pas, à eux seuls, de décrire les conditions actuelles du chantier.
Le pari d’Abou Dhabi entre dans sa phase décisive
Lorsque les premières salles ouvriront le 11 décembre, l’enjeu dépassera donc largement l’inauguration d’un spectaculaire bâtiment de 80 000 m². Après vingt années d’attente, il faudra surtout mesurer si le Guggenheim Abu Dhabi réussit ce qu’il revendique : faire de Saadiyat non plus seulement une vitrine où s’installent de prestigieuses institutions occidentales, mais un lieu capable de participer lui-même à l’écriture de l’histoire mondiale de l’art contemporain.
La construction aura pris deux décennies. La bataille pour la légitimité culturelle, elle, ne fera que commencer.
La Rédaction
Sources : Department of Culture and Tourism – Abu Dhabi ; Solomon R. Guggenheim Foundation ; The National ; Human Rights Watch ; Reuters.

