Pénuries, inflation, exode massif, pannes d’électricité : Cuba vit l’une de ses plus graves crises depuis la chute de l’URSS. Pour les Cubains, “vivre” ne se dit plus. On lutte.
Un ventilateur vieillissant, quelques outils déformés, une table et un étau si rouillé qu’il est impossible d’en déterminer la couleur d’origine. Au fond de l’atelier de métallurgie, un vieux matelas où Oscar, 60 ans, dort du lundi au vendredi. « J’ai une maison avec mon épouse en banlieue de La Havane mais le bus coûte 1 000 pesos (3,20 €) aller-retour. Je n’ai pas les moyens de faire le trajet quotidiennement. Alors je reste ici la semaine. » Cela fait 15 ans que l’homme aux mains rongées par le travail répare les fenêtres et les portes du quartier populaire de La Habana Vieja. Actuellement, avec la crise qui sévit sur l’île, il peine à gagner une centaine de dollars par mois. D’ailleurs, les Cubains n’emploient plus les mots « travailler » ou « vivre » mais leur préfèrent « luchar » : lutter.
Le mot “vivre” a disparu du langage
À Cuba, on ne parle plus de “vivre”, ni même de “travailler”. On “lutte”. Le mot est devenu une devise nationale. Chaque journée commence dès l’aube. À 6 heures, devant les banques, des files s’allongent sur les trottoirs. Les gens attendent parfois six ou sept heures pour tenter de retirer quelques billets. Entre l’internet poussif et les plafonds bancaires imposés par l’État, chaque retrait peut prendre un quart d’heure.
Et souvent, c’est pour une maigre somme : 800 pesos, soit moins de 3 euros.
Une économie en ruine, un État impuissant
La crise actuelle n’est pas nouvelle, mais elle atteint désormais une ampleur inédite. Cuba fait face à un cocktail explosif :
• Un embargo américain toujours renforcé,
• Un tourisme international en chute libre depuis la pandémie,
• Une inflation qui broie les économies des ménages,
• Des pannes électriques à répétition,
• Et surtout, un exode de grande ampleur.
Plus de 500 000 Cubains ont quitté l’île ces deux dernières années, un chiffre inédit depuis les années 1990. Beaucoup fuient vers les États-Unis ou d’autres pays d’Amérique latine, poussés par le désespoir. Les jeunes, notamment, ne voient plus d’avenir sur place.
Une Havane historique qui s’effondre
Symbole de l’effondrement silencieux du pays, le centre historique de La Havane — classé au patrimoine mondial de l’UNESCO — se délabre inexorablement. Construit au XVIe siècle, il manque cruellement d’entretien. L’État n’a plus les moyens de financer la restauration. Les façades s’écaillent, les immeubles s’écroulent parfois, emportant avec eux des fragments d’histoire.
Pour la population, les coupures de courant régulières et la rareté des denrées de base — riz, café, savon — viennent aggraver une situation déjà critique. Les magasins d’État sont vides. Les marchés parallèles prolifèrent. Et la seule constante, c’est la résilience d’un peuple qui refuse encore de céder au découragement.
Une île à bout, mais debout
Ce qui se joue aujourd’hui à Cuba dépasse une simple crise économique. C’est une crise de société, d’espérance, de dignité. Chaque Cubain devenu guetteur d’électricité, chercheur de riz ou faiseur de file illustre une vérité brutale : vivre, désormais, c’est lutter. Et tant que ce mot subsiste, il reste une forme de résistance.
La Rédaction

