Une succession coutumière mal engagée peut dépasser rapidement la seule famille appelée à désigner un chef. Rivalités entre prétendants, contestation de la procédure, désaccord entre coutume et administration : derrière la désignation d’une autorité traditionnelle peuvent apparaître des tensions capables de diviser durablement une communauté. Après plusieurs étapes dans le nord du pays, une tournée nationale consacrée à ces fragilités arrive ce lundi 21 septembre à Sokodé avant de poursuivre sa route vers le sud.
L’étape de Bassar, organisée le 18 septembre, a donné une indication assez précise de la nature des difficultés rencontrées sur le terrain. Le ministère de l’Administration territoriale ne s’est pas contenté d’y présenter les textes régissant la chefferie. Préfets, maires, secrétaires généraux et garants des us et coutumes de Bassar, Dankpen et Mô ont travaillé sur les procédures de désignation, la reconnaissance des chefs et la répartition des responsabilités entre les différents intervenants.
Le diagnostic formulé par la direction de la Chefferie traditionnelle est plus révélateur encore : contestations récurrentes, rivalités successorales, conflits de légitimité, divergences au sein des communautés, marchandage de dossiers ou incompréhensions entre autorités administratives et traditionnelles. Autant de situations susceptibles de transformer une succession locale en conflit collectif.
Empêcher le désaccord de devenir contentieux
C’est ici que la tournée prend une autre dimension. Son objectif n’est pas simplement d’améliorer la connaissance juridique des acteurs. Il s’agit d’intervenir plus tôt dans la chaîne du conflit.
La chefferie togolaise repose en effet sur une articulation particulière. La Constitution reconnaît l’institution comme gardienne des us et coutumes, tandis que la désignation et l’intronisation doivent respecter à la fois les pratiques de la localité et les dispositions légales et réglementaires.
La loi du 8 janvier 2007 prévoit notamment que la désignation d’un chef de canton peut intervenir selon la voie coutumière ou par consultation populaire. La reconnaissance officielle relève ensuite de l’État. Ce mécanisme continue d’être appliqué : en avril, mai et juin 2026, plusieurs séries de chefs de canton ont encore été reconnues par décret après accomplissement des procédures prévues.
Le point sensible se trouve donc souvent dans le passage entre légitimité coutumière, procédure administrative et reconnaissance juridique. Une mauvaise maîtrise de l’une de ces étapes peut ouvrir la voie à la contestation.
Former ensemble chefs traditionnels, maires et préfets revient dès lors à créer une lecture commune des règles avant que les positions ne se figent et que l’affaire ne quitte la communauté pour atteindre l’administration ou les juridictions.
Appliquer une loi pendant que sa réforme se prépare
La séquence actuelle comporte cependant un élément particulièrement intéressant : les acteurs sont formés à un cadre juridique dont la révision a déjà été engagée.
En octobre 2025, le ministère de l’Administration territoriale a officiellement lancé la relecture de la loi de 2007 et de son décret d’application de 2016. L’objectif annoncé était d’identifier les dysfonctionnements, insuffisances et incohérences révélés par leur application, puis d’adapter le dispositif aux transformations des communautés et de la gouvernance locale.
La tournée de septembre intervient donc dans une période de transition : faire mieux fonctionner les règles existantes tout en préparant leur évolution.
Ce double mouvement permet aussi de distinguer ce qui relève réellement du texte et ce qui tient à son application. Modifier une loi ne suffira pas si ceux qui interviennent dans une succession ne maîtrisent pas leurs responsabilités. À l’inverse, la formation ne peut résoudre durablement des difficultés provenant d’éventuelles ambiguïtés du cadre juridique lui-même.
De Sokodé vers le sud, prévenir avant d’arbitrer
Après Dapaong, Mango, Bassar et Kara, la tournée a atteint Sokodé lundi. Elle doit ensuite passer par Atakpamé, Kpalimé et Tsévié avant de s’achever à Adétikopé le 26 septembre.
Cette progression territoriale transforme les rencontres successives en quelque chose de plus large qu’une série d’ateliers. Elle confronte les mêmes règles nationales à des réalités coutumières qui peuvent varier d’une communauté à l’autre.
C’est précisément là que se situe le défi. La paix autour d’une chefferie ne commence pas lorsque l’administration doit arbitrer une crise ouverte. Elle se construit en amont, lorsque les familles, les garants de la coutume et les autorités publiques savent qui intervient, à quelle étape et selon quelle règle.
La tournée qui se poursuit cette semaine tente donc de déplacer le traitement des différends : du règlement du conflit vers sa prévention. Dans une institution où la légitimité se trouve à la rencontre de la coutume et du droit, quelques règles mieux comprises peuvent parfois éviter plusieurs années de contestation.
La Rédaction

