Entre janvier et mai 2025, 1 865 personnes ont disparu en mer en tentant de rejoindre l’Europe.
Ce chiffre, glaçant, est au cœur du dernier rapport du collectif Caminando Fronteras, qui accuse frontalement les politiques migratoires européennes de nourrir une « machine à mourir ». Derrière les statistiques : des visages, des femmes, des enfants, et des naufrages ignorés.
Une stratégie de mort déguisée en contrôle
Ce n’est pas un accident. Pas une fatalité. 47 % des naufrages recensés par Caminando Fronteras sont directement liés à des décisions humaines : retards délibérés des secours, absence de coordination bilatérale, limitations de l’aviation de sauvetage, ou encore transfert cynique de la responsabilité aux navires privés. Ces naufrages sont les symptômes d’une logique d’externalisation du contrôle migratoire, plus soucieuse de frontières que de vies humaines.
« Ces morts sont évitables », martèle le rapport, qui parle d’une stratégie délibérée de dissuasion par le risque de mort. Autrement dit : faire de la Méditerranée et de l’Atlantique des barrières naturelles où l’on se noie dans l’indifférence.
Canaries, Baléares, Gibraltar : une cartographie de l’oubli
La route Atlantique vers les Canaries demeure la plus meurtrière. 1 482 morts en cinq mois, dont 1 318 rien que sur la route mauritanienne au départ de Nouadhibou. Certaines embarcations dérivent jusqu’en Amérique latine, retrouvées au Brésil ou à Trinité-et-Tobago, avec à bord des corps déshydratés ou épuisés. La mer comme seul tombeau.
Plus à l’est, la route algérienne vers les Baléares a causé 328 disparitions, souvent à proximité des côtes. Le rapport pointe l’absence de coordination entre les autorités espagnoles et algériennes, malgré des alertes précises. Un nouveau profil émerge : celui de migrants somaliens transitant par l’Algérie, fuyant d’autres conflits invisibilisés.
Au détroit de Gibraltar, c’est la disparition silencieuse. De jeunes migrants, parfois mineurs, tentent de rejoindre Ceuta à la nage. Leurs corps sont retrouvés sur les plages espagnoles, non identifiés, non réclamés, non nommés. La déshumanisation est totale.
Enfin, la route d’Alboran, entre le nord du Maroc et l’Andalousie, reste peu documentée. Faute d’alertes et de suivi, elle demeure un angle mort migratoire. Pourtant, les arrivées de survivants en état critique sur les plages espagnoles prouvent qu’elle continue de tuer.
Politiques migratoires : la mer comme barrière
Le rapport décrit une stratégie européenne où le contrôle migratoire est devenu plus important que la vie. Plutôt que d’organiser des sauvetages coordonnés et systématiques, les États mettent en place des mécanismes d’attente, de passivité, de renvoi de responsabilité. C’est une politique du “laisser mourir”.
Helena Maleno, fondatrice de Caminando Fronteras, rappelle que « même si les chiffres sont en baisse par rapport à 2024, aucune mort ne peut être normalisée ». Chaque victime mérite un nom, une histoire, une justice. Pas l’oubli.
Entre cécité volontaire et cynisme politique
La cartographie de ces routes migratoires n’est pas seulement géographique, elle est politique.Chaque zone — Canaries, Baléares, Gibraltar — incarne une forme de gestion différenciée de la vie, du risque et de la responsabilité. Ce n’est pas la mer qui tue, mais le choix de ne pas intervenir.
Derrière chaque naufrage, il y a une décision humaine. Une omission. Une logique. Une culpabilité.
La Rédaction

