Le Cameroun, souvent perçu comme un modèle de stabilité en Afrique centrale, est aujourd’hui le théâtre d’une crise qui menace son unité. Depuis 2017, un conflit oppose les forces gouvernementales aux séparatistes des régions anglophones, exacerbant des tensions vieilles de plusieurs décennies. Ces violences ont poussé près de 600 000 Camerounais à l’exil et laissé des millions de personnes dans un état de précarité humanitaire.
Mais derrière les affrontements armés se cache une fracture plus profonde : une marginalisation économique et politique, ancrée dans l’histoire coloniale du pays. Cette division est alimentée par une répartition inéquitable des ressources, notamment celles issues des financements chinois. Alors que ces derniers soutiennent des projets d’envergure dans tout le Cameroun, l’écrasante majorité des investissements est dirigée vers les régions francophones, au détriment des zones anglophones.
Ce déséquilibre n’est pas qu’un problème de chiffres : il alimente les frustrations, exacerbe les inégalités et compromet la cohésion nationale. Revenons sur les racines de cette disparité et ses implications pour l’avenir du Cameroun.
Les projets chinois : un levier de développement inégal
La Chine est aujourd’hui le principal partenaire financier du Cameroun, soutenant des projets allant des barrages aux ports en passant par les routes. Cependant, une étude récente montre que 90 % des infrastructures financées par Pékin se trouvent dans les régions francophones, contre seulement 8 % dans les régions anglophones. Cette disparité est frappante, surtout lorsque l’on sait que les anglophones représentent environ 20 % de la population.
Cette inégale répartition des projets s’inscrit dans une dynamique politique et géographique : les régions francophones, et en particulier celles proches de l’entourage du président Paul Biya, concentrent l’essentiel des investissements. Pendant ce temps, les zones anglophones, pourtant en proie à un conflit armé et des besoins énergétiques criants, restent en marge.
Quand les inégalités freinent les Objectifs de développement durable
Un accès à l’énergie qui creuse le fossé
L’énergie est essentielle au développement, et l’Objectif de développement durable (ODD) 7 insiste sur l’accès universel à une énergie abordable et durable. Pourtant, tous les barrages hydroélectriques financés par la Chine se trouvent dans les régions francophones. Dans les zones anglophones, la population dépend de systèmes solaires coûteux et peu fiables.
Des discussions sont en cours pour construire le barrage de Menchum dans la région anglophone, mais ce projet reste à l’état de promesse. En attendant, l’inégalité énergétique alimente le ressentiment et accentue la marginalisation.
Des opportunités économiques déséquilibrées
L’ODD 10, qui vise à réduire les inégalités, est également mis à mal. Les projets financés par la Chine dans les zones francophones génèrent des emplois et des opportunités économiques majoritairement pour les francophones. Les anglophones, eux, doivent surmonter des barrières linguistiques, administratives et géographiques pour espérer participer.
Lors des travaux sur le port de Kribi et l’autoroute Kribi-Lolabe, par exemple, les travailleurs anglophones étaient rares. Ceux qui ont réussi à s’intégrer ont rapporté des défis majeurs : coûts de déplacement, logements précaires et intégration difficile. Ces obstacles renforcent le sentiment d’exclusion économique.
Un impact direct sur la paix et l’unité nationale
Le Cameroun, autrefois considéré comme un îlot de paix, voit aujourd’hui sa réputation s’effriter. Depuis 2016, le pays est marqué par des violences, des manifestations et des répressions. L’ODD 16, qui promeut la paix et des institutions inclusives, semble hors d’atteinte tant que la crise anglophone persiste.
Les racines de cette division remontent à l’époque coloniale, lorsque le Cameroun fut partagé entre la France et le Royaume-Uni. Depuis l’indépendance, les anglophones dénoncent une marginalisation systémique, que ce soit dans l’éducation, l’administration ou le développement économique. L’allocation inégale des projets financés par la Chine ne fait qu’aggraver ces tensions.
Vers un développement équitable
Pour que le Cameroun atteigne son objectif de devenir un pays industrialisé d’ici 2035, il est impératif d’adopter une approche inclusive. Les régions anglophones, durement touchées par le conflit et les inégalités, doivent recevoir une attention prioritaire dans la répartition des ressources et des projets.
Loin d’être une simple question de justice, cela représente une condition sine qua non pour garantir la paix et la cohésion nationale. Le Cameroun ne pourra se développer durablement tant que les fractures internes ne seront pas résorbées. En intégrant pleinement les anglophones dans sa stratégie de développement, le pays pourra enfin transformer ses ambitions en une réalité partagée par tous.
La Rédaction

