En annonçant la fermeture programmée de sa fondation pour 2045, Bill Gates tourne une page de l’histoire de la philanthropie mondiale. Vingt-cinq ans après sa création, la Fondation Gates laisse un héritage colossal, à la fois admiré et contesté.
La nouvelle est tombée comme un marqueur symbolique : la Fondation Bill et Melinda Gates, acteur incontournable de la santé mondiale depuis un quart de siècle, fermera ses portes en 2045. Bill Gates, fondateur de Microsoft, s’est engagé à verser 99 % de sa fortune restante – soit environ 107 milliards de dollars aujourd’hui – d’ici là. Une décision stratégique, qui ambitionne de consacrer 200 milliards de dollars supplémentaires en 20 ans à des causes humanitaires, principalement la santé et l’éducation.
Une fondation hors norme
Depuis sa création en 2000, après la fusion de deux fondations familiales, l’institution s’est hissée au rang de plus grande organisation philanthropique au monde. Dotée dès le départ des moyens colossaux de Gates, elle a été rejointe en 2006 par Warren Buffett, dont les dons ont doublé la puissance de frappe de la fondation. Ensemble, ils ont lancé en 2010 le Giving Pledge, un engagement qui incite les milliardaires à donner au moins la moitié de leur fortune. Plus de 240 personnes ont depuis signé.
En 25 ans, la Fondation Gates a dépensé plus de 100 milliards de dollars, dont près de la moitié dans la santé mondiale. Elle a financé des vaccins, des traitements, des programmes nutritionnels et soutenu des organisations majeures comme Gavi, l’Alliance du vaccin, ou le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.
Entre admiration et controverses
Mais avec cette puissance est venue une influence sans précédent, qui n’a pas manqué de soulever critiques et inquiétudes. Pour certains chercheurs comme Linsey McGoey, auteure de No Such Thing as a Free Gift, cette philanthropie d’envergure pose un problème démocratique : « Quel est le niveau réel de charité quand l’argent reste contrôlé par ceux qui le donnent ? ». D’autres, comme Anuj Kapilashrami, dénoncent une logique d’« interventions magiques » (moustiquaires, vaccins, médicaments) qui ne renforcent pas durablement les systèmes de santé locaux.
L’influence de la fondation sur des institutions comme l’OMS, sur les politiques vaccinales, ou sur l’agenda de la recherche médicale internationale a soulevé des débats profonds : qui décide de la santé mondiale ? Un État, un peuple ou un mécène milliardaire ?
Répondre au plus urgent, sans attendre
Gates, lui, défend une logique d’efficacité et de résultats : « Je peux choisir comment utiliser mon argent. Sauver des vies, ce n’est pas un mauvais objectif, non ? », déclarait-il à l’Associated Press. Pour lui, la priorité est d’agir vite, tant que cela peut encore sauver des enfants, éradiquer des maladies comme la polio, ou réduire la mortalité infantile qui a déjà chuté de moitié depuis 2000 selon les données de l’ONU.
La fondation, souvent perçue comme un modèle de rigueur, ne « signait pas de chèques pour revenir trois ans plus tard », souligne son PDG Mark Suzman, mais exigeait des comptes réguliers et un suivi constant des résultats. L’approche, très centrée sur les données, a certes permis de grandes avancées technologiques, mais peu de décentralisation réelle. En 2009 déjà, des chercheurs dénonçaient le fait que l’essentiel des fonds allait à des organismes basés en Occident plutôt qu’aux structures locales.
Suzman dit aujourd’hui vouloir corriger cela, en déplaçant davantage d’activités vers des bureaux implantés dans les pays concernés. Un enjeu essentiel à l’heure où la générosité internationale tend à se tarir, selon Gates : « Le plus grand point d’interrogation pour nous, c’est de savoir si la solidarité mondiale tiendra. »
Une sortie programmée, mais un chantier ouvert
En 2021, le départ de Melinda French Gates et de Warren Buffett, suivis en 2024 par la démission de French Gates du conseil d’administration, ont marqué un tournant dans la gouvernance. Gates reste aujourd’hui le seul fondateur encore actif. Sa décision de fixer une date de fin est autant un signal de transparence qu’une réponse à une critique fréquente : celle d’un pouvoir philanthropique sans fin ni contre-pouvoir.
« Nous serons là pendant encore 20 ans. Cela donne une prévisibilité au secteur », affirme Gates. Mais aussi un immense défi : cibler, concentrer, prioriser. Avec un budget d’environ 9 milliards par an, la fondation devra trancher entre ses multiples ambitions. Suzman parle de choix douloureux mais nécessaires.
La Fondation Gates restera donc un acteur-clé pendant deux décennies. Mais son avenir – et son évaluation historique – dépendront de sa capacité à transmettre, à déléguer, et à rendre aux pays les rênes de leur propre santé publique.
La Rédaction

