Longtemps considérée comme l’un des pires ennemis des écosystèmes aquatiques, la jacinthe d’eau est en train de changer de statut au Bénin. Cette plante invasive, qui étouffe les lacs et menace les moyens de subsistance de milliers de pêcheurs, devient progressivement une ressource économique. Portée par des entrepreneurs, des coopératives et des initiatives de développement, sa valorisation ouvre la voie à une économie circulaire où la lutte contre un fléau environnemental se transforme en opportunité de croissance.
Quand une plante envahit tout un écosystème
Originaire d’Amérique du Sud, la jacinthe d’eau s’est propagée au fil des décennies sur de nombreux cours d’eau africains. Au Bénin, elle colonise régulièrement le lac Nokoué, la lagune de Porto-Novo, le fleuve Ouémé, le Mono ou encore le lac Ahémé, où elle forme d’immenses tapis végétaux flottants.
Ses conséquences sont multiples. En réduisant la pénétration de la lumière et l’oxygénation de l’eau, elle fragilise les écosystèmes aquatiques, raréfie les ressources halieutiques et complique le travail des pêcheurs. La navigation devient plus difficile, tandis que les eaux stagnantes favorisent la prolifération des moustiques et accentuent les risques sanitaires. À l’échelle mondiale, les espèces invasives représentent un coût économique considérable, estimé à près de 140 milliards d’euros par an.
Transformer une nuisance en ressource
Plutôt que de se limiter à l’élimination de la plante, plusieurs initiatives béninoises ont choisi une autre voie : lui donner une valeur économique.
Dans les communes lacustres, la collecte de la jacinthe d’eau procure désormais des revenus à de nombreuses femmes regroupées en coopératives. Après récolte, les tiges sont séchées puis revendues à des entreprises spécialisées qui les transforment en matières premières destinées à différents usages industriels ou artisanaux.
Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a d’ailleurs identifié l’émergence d’une véritable chaîne de valorisation autour de cette plante. Les artisans fabriquent des paniers, sacs, chapeaux, nappes ou objets décoratifs, tandis que d’autres acteurs développent des composts agricoles, des biofertilisants ou encore des combustibles alternatifs.
Une innovation béninoise au service de l’environnement
L’une des innovations les plus remarquées est portée par une entreprise béninoise qui transforme la jacinthe d’eau en fibre absorbante destinée à lutter contre les pollutions aux hydrocarbures.
Une fois séchée, broyée puis traitée, la plante devient un matériau capable d’absorber les huiles et les carburants déversés sur les sols ou à la surface de l’eau. Selon les promoteurs de cette technologie, un kilogramme de cette fibre peut retenir jusqu’à douze litres d’hydrocarbures, offrant une alternative biosourcée aux absorbants industriels traditionnels.
Cette innovation répond à un double objectif : réduire la pollution tout en créant un débouché économique pour une plante jusque-là considérée comme un simple déchet.
Une économie circulaire qui profite aux communautés
Au-delà de l’innovation technologique, la valorisation de la jacinthe d’eau participe à la transformation des économies locales.
La collecte, le séchage, le transport et la transformation mobilisent des centaines de personnes, principalement des femmes des zones lacustres. Les revenus générés complètent les activités traditionnelles de pêche ou d’agriculture et contribuent à renforcer l’autonomie économique des communautés riveraines.
Cette dynamique favorise également l’émergence d’un entrepreneuriat local tourné vers l’économie verte, où la préservation de l’environnement devient un levier de création de richesse plutôt qu’une contrainte.
Un modèle qui pourrait inspirer l’Afrique
Les spécialistes restent néanmoins prudents. Valoriser la jacinthe d’eau ne suffira pas, à elle seule, à enrayer sa prolifération. Les chercheurs rappellent que cette plante continue de bénéficier de conditions favorables, notamment la pollution des eaux et l’enrichissement des milieux en nutriments, qui accélèrent son développement.
Pour autant, l’expérience béninoise démontre qu’un problème environnemental peut devenir un moteur d’innovation lorsqu’il est intégré dans une stratégie de développement local.
À l’heure où de nombreux pays africains sont confrontés à la progression de cette espèce invasive, le Bénin esquisse une voie originale : transformer un fardeau écologique en filière économique, tout en conciliant protection des écosystèmes, création d’emplois et innovation industrielle. Plus qu’une réponse à une urgence environnementale, cette approche illustre la capacité des solutions africaines à faire émerger de nouveaux modèles de développement durable.
La Rédaction

