Artiste camerounais de renommée internationale, Barthélémy Toguo est reconnu pour une œuvre engagée qui interroge les tensions politiques, sociales et humaines de notre époque. À travers ses installations, ses performances et ses dessins, il défend une vision de l’art comme espace de dialogue, de responsabilité et de solidarité. Chaque prise de parole qu’il offre est nourrie d’une profonde attention au monde et d’un désir constant de relier les individus par la création.
Barthélémy Toguo a publié ce 12 décembre 2025, depuis Salvador de Bahia où il séjourne actuellement, un texte fort sur son compte Facebook personnel (https://www.facebook.com/share/p/1H6UHbTjoj/).

Ce message est un rappel puissant et salutaire. Il met en lumière les urgences politiques, artistiques et sociales du continent africain et souligne le besoin de davantage de solidarité. Il invite chacun à dépasser les critiques stériles pour entrer résolument dans l’action culturelle. Il ne s’agit pas d’un reproche, mais d’un appel à la maturité collective. L’art africain possède un potentiel immense, mais ce potentiel ne peut véritablement s’épanouir que si artistes, critiques et acteurs culturels cessent de travailler de manière isolée.
Le message de Barthélémy Toguo
Voici le texte intégral publié :
Au regard de la situation politique, sociale et artistique en Afrique, je souhaiterais vivement que artistes, critiques et acteurs culturels sur le continent se mettent ensemble pour travailler et s’encourager mutuellement au service de l’art et de la société. Comme le disait Marcel Duchamp « L’idée de jugement devrait disparaître ». Il serait tellement plus urgent et plus important que nos critiques d’art et autres théoriciens s’engagent pour construire des projets même à petite échelle et soutenir durablement les artistes au lieu de les critiquer. Les espaces possibles d’expositions existent ou sont à créer, par exemple dans Off de la Biennale de Dakar, des lieux inattendus en Afrique, en Europe et dans le monde pour montrer et mettre en avant les artistes du continent africain. Alors, au lieu de critiquer passons à l’action et soutenons nos artistes qui ont déjà apporté des propositions dans des espaces reconnus dans le champ de l’art. » Bref le « combat » est ailleurs. btoguo, Décembre 2025 Salvador de Bahia CasteloGarcia D’Avila da Torre
Alain Jouffroy, Une révolution du regard, Paris, Gallimard, 1964, pp 111 »


Un texte qui met en lumière nos contradictions
Barthélémy Toguo met en évidence des contradictions profondes qui fragilisent le milieu artistique africain. Son message n’est pas une simple réflexion, mais une démonstration qui pousse chacun à reconsidérer ses pratiques. Il rappelle que le continent dispose d’une créativité exceptionnelle, mais que cette force demeure souvent dispersée, faute d’une véritable dynamique collective. L’argument qu’il avance est simple : tant que chacun restera dans son couloir, le potentiel de l’art africain ne pourra pas s’exprimer pleinement. Il souligne d’abord la manière dont la critique est utilisée. Elle devrait soutenir, orienter et nourrir la création. Pourtant, elle devient parfois une limite qui isole et désarme les artistes au lieu de les accompagner. Nous privilégions l’analyse à distance plutôt que l’engagement concret. Nous commentons les œuvres, mais nous construisons peu de projets. Cette contradiction est au cœur de l’immobilisme actuel. Selon Barthélémy Toguo, une critique qui ne s’inscrit pas dans une logique de soutien finit par affaiblir l’ensemble du secteur. Il met également en lumière l’écart entre nos ambitions et nos actions. Beaucoup disent vouloir voir l’art africain occuper une place plus forte sur la scène internationale. Mais trop peu œuvrent à la structuration locale, là où tout se joue. Nous applaudissons les succès individuels sans bâtir les plateformes capables de permettre à d’autres talents d’émerger. Cette contradiction montre que le problème n’est pas l’absence de vision, mais l’absence d’engagement collectif pour la concrétiser.Barthélémy Toguo défend l’idée que la solidarité n’est pas un geste moral, mais une nécessité stratégique. Aucun écosystème artistique ne peut se développer sans collaboration réelle entre artistes, critiques, chercheurs, commissaires et institutions. En mettant ces contradictions en lumière, il nous invite à accepter une vérité essentielle : l’avenir de l’art africain dépend moins des discours que de la capacité à multiplier les initiatives, même modestes, et à unir les forces.


L’urgence d’une solidarité créatrice
L’appel de Barthélémy Toguo insiste sur une urgence qui ne peut plus être ignorée : sans solidarité réelle, l’art africain continuera de progresser par à-coups au lieu d’avancer avec force et cohérence. Il ne s’agit pas d’une solidarité abstraite, mais d’une solidarité créatrice, concrète, capable de transformer des initiatives isolées en un mouvement durable. Cette idée est essentielle, car elle met en lumière un point trop souvent négligé : la puissance de l’art ne se révèle pleinement que lorsqu’elle s’appuie sur une communauté active et structurée. Barthélémy Toguo nous rappelle qu’aucun artiste ne peut porter seul le poids de l’évolution d’un continent, de même qu’aucun critique, commissaire ou théoricien ne peut faire émerger une scène artistique sans un engagement collectif. La solidarité devient alors une condition de survie. Elle signifie accompagner les artistes dans leurs démarches, ouvrir des espaces, multiplier les opportunités et soutenir les projets même modestes. Cette solidarité doit être pensée comme une énergie partagée où chaque acteur, quel que soit son rôle, contribue à bâtir un environnement favorable à la création. L’un des arguments les plus forts réside dans le rapport entre solidarité et action. Barthélémy Toguo affirme implicitement que la critique, si elle reste extérieure aux réalités des artistes, perd sa pertinence. Une solidarité créatrice implique au contraire que la pensée critique devienne un moteur, qu’elle participe à faire émerger des projets, à stimuler des initiatives et à inventer de nouveaux espaces. Elle ne doit pas se limiter à analyser ce qui existe, mais encourager ce qui pourrait advenir. Cette posture transforme la critique en levier d’avenir. Cette urgence se manifeste aussi dans la nécessité de repenser les réseaux de diffusion. Les espaces existent, mais ils doivent être dynamisés et reliés entre eux. D’autres lieux doivent être inventés, parfois en dehors des circuits habituels, dans des communautés locales, dans des environnements non institutionnels, dans des villes et villages où l’art est encore perçu comme un luxe lointain. La solidarité créatrice repose sur la volonté de faire exister l’art partout, pas seulement dans les grands centres reconnus. C’est ainsi que l’on construit un tissu culturel solide.


Agir, créer, soutenir : un horizon commun
Barthélémy Toguo souligne l’importance d’un horizon commun pour tous les acteurs culturels : agir, créer et soutenir. Ces trois verbes ne sont pas des mots jetés au hasard ; ils constituent un cycle indispensable pour construire une scène artistique solide et durable. Le texte de l’artiste insiste sur le fait que cette dynamique collective est aujourd’hui plus nécessaire que jamais.
Agir signifie passer de l’intention à l’action. Il ne suffit pas d’identifier les problèmes ou d’exprimer des souhaits. Chaque initiative, même modeste, compte : organiser une exposition dans un lieu inattendu, soutenir un projet émergent, mettre en relation des artistes et des espaces d’exposition. Ce sont ces actes concrets, répétés et coordonnés, qui transforment le potentiel artistique en force structurante.
Créer est l’essence de la vie artistique, mais la création seule ne suffit pas. Le texte de Barthélémy Toguo rappelle que les artistes africains ont déjà produit des œuvres et des propositions remarquables. Pour que ces créations trouvent un impact durable, elles doivent être intégrées dans un écosystème qui les soutienne, qui les accompagne et qui leur permette de dialoguer avec d’autres pratiques et d’atteindre de nouveaux publics. La création n’est jamais isolée ; elle se nourrit de relations, de soutiens et d’espaces de visibilité.
Soutenir est enfin indispensable pour transformer les initiatives individuelles en mouvement collectif. Le soutien peut prendre plusieurs formes : critique constructive, relais médiatique, encouragement public, financement, mise à disposition d’espaces. Selon Barthélémy Toguo, soutenir les artistes, ce n’est pas seulement les protéger, mais reconnaître la valeur de leur travail pour la société dans son ensemble. Cela permet de renforcer l’impact de leur art et d’assurer sa circulation au-delà des cercles habituels.


Barthélémy Toguo montre ainsi que l’avenir de l’art africain dépend moins de la reconnaissance ponctuelle que de la capacité à fédérer les énergies autour de projets concrets. Agir, créer et soutenir deviennent un cercle vertueux qui transforme les réussites individuelles en avancées collectives. Il invite à imaginer un environnement culturel où chaque acteur assume sa part de responsabilité et contribue à un écosystème durable, cohérent et ambitieux. Cet horizon commun, que Barthélémy Toguo met en avant, n’est pas un idéal lointain. Il est à portée de main, à condition que les artistes, critiques, commissaires et institutions acceptent de travailler ensemble et de privilégier la construction plutôt que la concurrence. C’est par cette unité d’action que l’art africain pourra pleinement s’affirmer sur la scène mondiale.
Richard Laté Lawson-Body

