Au sud de Buenos Aires, le quartier portuaire de Dock Sud incarne l’histoire de milliers de Capverdiens ayant trouvé refuge loin de leur terre natale. Ce lieu, entre les maisons colorées de bois et de tôle ondulée, garde les traces de cette diaspora qui s’est ancrée sur les rives du Riachuelo depuis la fin du 19e siècle.


Les premiers Capverdiens sont arrivés pour travailler dans les flottes de chasse à la baleine, une aventure loin de leur archipel situé à 6 000 kilomètres. Au fil des décennies, de nouvelles vagues migratoires ont suivi, particulièrement durant les années 1920-1930 et lors de la famine dévastatrice de 1946-48 au Cap-Vert. Parmi ces migrants, Aquiles Edgar Pino Santos se souvient de sa première vision de Buenos Aires sous une pluie torrentielle, un phénomène inconnu pour cet enfant de sept ans habitué aux sécheresses du Cap-Vert.
Des histoires de vie comme celle de Firmina Roberto, arrivée dans les années 1930, révèlent la résilience de ces migrants. Veuve précoce, elle a élevé seule ses quatre enfants et, comme tant d’autres, a été marquée par les souvenirs de la faim. À Dock Sud, la vue de maïs renversé sur le port la ramenait à ces années de privation, un épisode raconté par son petit-fils, Carlos Alberto Custodio.
Installés près des ports, les Capverdiens trouvaient des emplois stables dans les flottes marchandes, pétrolières, et de pêche. Avec des matériaux récupérés sur les navires, ils bâtissaient leurs maisons, laissant derrière eux des souvenirs d’une vie maritime. Les femmes, pendant que les hommes naviguaient, portaient la communauté, gérant les foyers et les finances avec force.


Dock Sud a ainsi été un carrefour de cultures. Entre musiques capverdiennes, cuisine traditionnelle, et langue Kriolu, le quartier vibrait des échanges entre Capverdiens, Polonais, Italiens et Arméniens. Les premières associations d’entraide de la diaspora capverdienne, fondées entre 1927 et 1932, sont nées ici. Elles servaient à protéger les migrants isolés des risques de déportation, les déclarant comme “cousins” pour les intégrer.
Aujourd’hui, l’Unión Caboverdeana (UC) reste un pilier de cette communauté. Si beaucoup de Capverdiens ont quitté Dock Sud à mesure que les emplois portuaires se raréfiaient, nombreux sont ceux qui reviennent pour les retrouvailles mensuelles autour de la cachupada, un ragoût emblématique du Cap-Vert.
À travers les décennies, les Capverdiens ont su préserver leurs liens avec l’Afrique dans un pays où la diversité raciale a longtemps été mise de côté. En Argentine, les recensements ont longtemps effacé la présence des populations noires, ne répertoriant que les Blancs et les Noirs après 1887. Ce n’est qu’en 2010, sous la pression d’activistes afro-argentins, que la question d’auto-identification afro-descendante a été réintroduite, révélant une population de 150 000 personnes, passée à 302 000 en 2022.

Pour les descendants capverdiens de Dock Sud, ces chiffres reflètent une réalité plus profonde : celle d’une Argentine multiraciale qui redécouvre ses racines africaines. Parmi les figures qui inspirent cette mémoire collective, Amilcar Cabral, leader anticolonialiste, occupe une place de choix. Le 14 septembre dernier, l’UC a célébré son centenaire, à travers des films de lutte et un ragoût de lentilles et de chorizo. “Pour moi, Cabral signifie la révolution pour mon peuple”, confie Cristian Silva, né en Argentine de parents capverdiens et héritier de cette double culture.
Dock Sud demeure le témoin vivant de l’histoire capverdienne en Argentine. Bien que les ports se soient vidés, les voix capverdiennes résonnent encore dans ses ruelles, rappelant qu’à travers l’exil et la distance, le lien avec les îles n’a jamais été rompu.
La Rédaction

