Après 73 ans d’interdiction, le royaume saoudien ouvre une brèche soigneusement contrôlée. Sans annonce officielle, l’Arabie saoudite autorise désormais certains résidents étrangers non musulmans et fortunés à acheter de l’alcool dans un point de vente discret à Riyad. Un tournant sensible dans un pays où la prohibition, instaurée en 1952, relevait autant du droit que du symbole religieux.
Un magasin confidentiel au cœur du quartier diplomatique
Le seul point de vente actuellement opérationnel se situe dans le quartier diplomatique de la capitale, enclave verdoyante abritant ambassades et résidences haut de gamme. Ouvert en janvier 2024 pour les diplomates non musulmans, il a élargi fin 2025 son accès à une nouvelle catégorie : les expatriés titulaires d’un permis de résidence « Premium » ou justifiant d’un revenu mensuel élevé.
Le permis Premium, facturé environ 100 000 riyals saoudiens par an (soit environ 24 500 à 25 000 € ou 16 000 000 à 16 400 000 FCFA), cible cadres supérieurs, investisseurs et profils hautement qualifiés. À défaut, un salaire d’au moins 50 000 riyals mensuels (environ 12 250 € ou 8 000 000 à 8 200 000 FCFA par mois) est exigé. Les touristes restent exclus.
Les procédures sont strictes : contrôle d’identité mentionnant la religion, vérification du statut de résidence, téléphones scellés à l’entrée. Les achats sont plafonnés via un système de quotas mensuels. Les prix, selon plusieurs acheteurs, dépasseraient largement ceux des marchés occidentaux, tout en restant inférieurs aux tarifs du marché noir.
Réformes graduelles sous Mohammed ben Salmane
Ce pas supplémentaire s’inscrit dans la dynamique impulsée par le prince héritier Mohammed ben Salmane, architecte du programme de transformation Vision 2030. Depuis plusieurs années, le royaume a rouvert des cinémas, accueilli des festivals internationaux, autorisé les femmes à conduire et réduit l’influence de la police religieuse.
L’alcool demeure toutefois un sujet éminemment sensible. L’Arabie saoudite abrite les deux lieux les plus sacrés de l’islam, et l’interdit religieux reste profondément ancré dans la société. L’absence d’annonce officielle traduit une stratégie d’ambiguïté maîtrisée : avancer prudemment, tester l’acceptabilité sociale, conserver la possibilité de rétropédaler.
Pression économique et compétition régionale
Cette évolution intervient dans un contexte budgétaire plus contraint. La volatilité des prix du pétrole et l’ambition de diversifier l’économie poussent Riyad à séduire investisseurs et talents internationaux, notamment dans l’intelligence artificielle, l’industrie manufacturière et le tourisme haut de gamme.
Le royaume vise 70 millions de visiteurs internationaux d’ici 2030 et accueillera des événements majeurs, dont l’Exposition universelle 2030 et la Coupe du monde de football 2034. Face à la concurrence de Dubaï, où l’accès à l’alcool est largement libéralisé, Riyad semble privilégier un modèle plus restrictif, proche de celui adopté par Qatar lors du Mondial 2022 : consommation limitée à des lieux désignés, exclusion probable des stades.
Une société entre tabou et pragmatisme
Dans les faits, l’alcool circulait déjà via des circuits informels ou diplomatiques. Nombre de Saoudiens traversent régulièrement la frontière vers Bahreïn pour consommer légalement.
La nouveauté réside moins dans la présence de l’alcool que dans sa reconnaissance partielle par l’État. Pour l’heure, la mesure demeure circonscrite à une élite étrangère. Mais elle illustre une transformation méthodique : moderniser sans heurter frontalement une opinion publique dont la sensibilité religieuse reste forte.
L’Arabie saoudite n’a pas levé l’interdit. Elle l’a redessiné, à bas bruit, au service de ses priorités économiques.
La Rédaction

