Une femme cesse de manger de la viande après une série de rêves violents. Ce geste intime provoque une rupture avec son entourage et fait basculer son existence. Dans La Végétarienne, Han Kang transforme un refus alimentaire en une exploration troublante de la domination familiale, du désir de liberté et de la violence exercée sur le corps féminin.
Han Kang, une écriture de la violence intérieure
Née en 1970 à Gwangju, en Corée du Sud, Han Kang est lauréate du prix Nobel de littérature 2024. Son œuvre explore les blessures humaines, la mémoire et les rapports entre le corps et la souffrance.
Avec La Végétarienne, publié en coréen en 2007, elle compose un roman en trois parties autour de Yeong-hye, une femme dont la décision de ne plus consommer de viande bouleverse l’ordre familial.
Un refus qui révèle la domination
Pour Yeong-hye, renoncer à la viande constitue une tentative de rupture avec la violence qui habite ses rêves. Mais son mari et sa famille interprètent ce choix comme une anomalie qu’il faudrait corriger.
Les réactions deviennent progressivement coercitives. Han Kang révèle ainsi combien une décision personnelle peut être perçue comme une menace lorsqu’elle échappe aux attentes sociales.
Le corps de Yeong-hye devient un territoire disputé, sur lequel les autres cherchent à rétablir leur autorité.

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Le silence d’une femme racontée par les autres
L’originalité du roman réside dans sa construction narrative. Yeong-hye occupe le centre de l’histoire, mais les trois parties privilégient les perspectives de son mari, de son beau-frère et de sa sœur.
Cette absence de voix narrative autonome souligne son effacement. Les autres personnages interprètent ses gestes, projettent leurs désirs sur elle et prétendent comprendre ce qu’elle traverse.
Le silence devient ainsi l’expression d’une dépossession : Yeong-hye existe constamment sous le regard d’autrui.
La métamorphose végétale, entre délivrance et disparition
À mesure que son rapport à la nourriture se transforme, Yeong-hye aspire à une existence affranchie de la violence humaine. Le monde végétal représente pour elle une autre manière d’habiter le vivant.
Mais cette aspiration comporte une dimension tragique. Son refus de participer à la violence s’accompagne d’une mise en danger croissante de son propre corps.
Han Kang maintient cette ambiguïté : la métamorphose désirée évoque autant une tentative de libération qu’un effacement progressif de soi.
Une écriture entre beauté et brutalité
L’écriture de Han Kang associe des images végétales délicates à des scènes de contrainte et de souffrance. Ce contraste crée une atmosphère où la beauté ne parvient jamais à dissimuler la brutalité des relations humaines.
Les rêves, les silences et les perceptions corporelles donnent au récit une intensité psychologique particulière. Le roman refuse les explications définitives, laissant apparaître toute la complexité de la souffrance de Yeong-hye.
Avec La Végétarienne, Han Kang fait du corps féminin le lieu d’un affrontement entre volonté individuelle et domination sociale. Le refus de Yeong-hye révèle les mécanismes par lesquels la famille et les normes collectives cherchent à contrôler les comportements.
Par une narration fragmentée et une symbolique végétale profondément troublante, le roman explore les limites de la résistance lorsque le désir d’échapper à la violence menace jusqu’à l’existence même de celle qui refuse de s’y soumettre.
La Rédaction
Références littéraires
- La Végétarienne (2007) — corps, domination et résistance.
- Celui qui revient (2014) — mémoire et violence politique.
- Impossibles adieux (2021) — mémoire historique, deuil et transmission.

