Dans les grottes d’Abanda, au Gabon, des crocodiles nains à la peau orangée vivent loin de la lumière du jour. Connus des scientifiques depuis plusieurs années, ces reptiles viennent de révéler un spectacle rarement observé : leur manière de capturer des chauves-souris dans l’obscurité.
Au fond d’une grotte, une chauve-souris devient la proie d’un crocodile tapi dans la pénombre. L’attaque est rapide, presque invisible dans cet environnement où la lumière naturelle ne pénètre pas. La scène pourrait appartenir à un film fantastique. Elle est pourtant bien réelle et se déroule dans les grottes d’Abanda, au cœur de la forêt gabonaise.
Dévoilées le 1er octobre 2026 par Live Science, des images tournées pour la série documentaire Africa: Earth’s Wild Home, de National Geographic, montrent pour la première fois ces crocodiles capturant leurs proies dans leur refuge souterrain. La découverte des animaux n’est pas récente : leur présence était déjà connue depuis la fin des années 2000. Ce qui change aujourd’hui, c’est la possibilité d’observer directement une technique de chasse longtemps restée mystérieuse.
Une chasse que les scientifiques n’arrivaient pas à observer
Depuis près de seize ans, le spécialiste des crocodiliens Matthew Shirley étudie cette population exceptionnelle. Les analyses avaient établi que les reptiles consommaient des chauves-souris et des grillons cavernicoles. Mais les chercheurs se heurtaient à une difficulté : en présence d’êtres humains, les crocodiles modifiaient leur comportement et ne chassaient pratiquement jamais sous leurs yeux.
L’installation de caméras à distance a permis de contourner cet obstacle. Les nouvelles séquences révèlent des prédateurs capables de saisir les chauves-souris dans un environnement particulièrement contraignant, entre passages étroits et accumulations de déjections animales.
Ces crocodiles appartiennent au groupe des crocodiles nains africains, parmi les plus petits représentants de leur famille. Mesurant généralement autour de 1,50 mètre, ils évoluent habituellement dans les rivières, les marécages et les forêts humides. Ceux d’Abanda ont adopté un mode de vie bien différent.
Pourquoi ces crocodiles sont-ils devenus orange ?
Dans les profondeurs d’Abanda, l’obscurité est permanente, l’atmosphère difficile et le sol largement recouvert de guano, les déjections accumulées par d’importantes colonies de chauves-souris. Ce milieu apparemment hostile offre pourtant une nourriture relativement abondante aux reptiles.
Une étude publiée en 2016 dans l’African Journal of Ecology a montré que les crocodiles cavernicoles se nourrissent principalement de chauves-souris et de grillons, contrairement à leurs congénères forestiers, qui consomment davantage de crustacés et d’insectes. Les jeunes vivant dans les grottes présentaient même une meilleure condition physique que ceux étudiés en forêt.
Leur spectaculaire coloration orange constitue une autre particularité. Elle ne serait pas le résultat d’une mutation génétique donnant naissance à des crocodiles naturellement orangés. Les chercheurs privilégient une explication chimique : l’exposition prolongée de leur peau aux eaux chargées de guano provoquerait une altération progressive de sa pigmentation et de sa surface.
Cette coloration, particulièrement visible chez certains adultes, témoigne ainsi de leur immersion durable dans un environnement souterrain très particulier.
Un laboratoire naturel de l’évolution à protéger
L’intérêt scientifique dépasse largement leur apparence. Les analyses génétiques indiquent que les crocodiles des grottes forment une population distincte de celle des forêts voisines. Leur isolement écologique et leurs comportements alimentaires pourraient favoriser, avec le temps, une différenciation évolutive plus marquée.
Il serait toutefois prématuré de les présenter comme une nouvelle espèce. Les scientifiques étudient un processus susceptible de conduire à une séparation évolutive, sans pouvoir affirmer qu’elle est déjà accomplie.
La conservation de cette population soulève également des inquiétudes. Les grottes d’Abanda se trouvent en dehors des espaces protégés du Gabon. Des démarches de protection sont évoquées, mais leur aboutissement demeure essentiel pour sécuriser cet habitat exceptionnel.
Car ces reptiles représentent bien davantage qu’une curiosité zoologique. Ils montrent comment une population peut exploiter un milieu extrême, modifier son alimentation et progressivement se différencier de ses proches parents.
Les images révélées en octobre 2026 n’annoncent donc pas la découverte de crocodiles inconnus. Elles apportent une pièce supplémentaire à une enquête scientifique commencée depuis longtemps et rappellent combien les écosystèmes souterrains africains conservent encore de secrets.
La Rédaction
Sources : Live Science (1er octobre 2026) ; National Geographic (23 septembre 2026) ; African Journal of Ecology, étude de Matthew H. Shirley et ses collaborateurs (2016).

