Le 4 février 1974, une bombe explose dans un autocar transportant des militaires britanniques et leurs familles sur l’autoroute M62, dans le nord de l’Angleterre. Douze personnes sont tuées. Quelques mois plus tard, Judith Ward, 25 ans, est condamnée pour cet attentat et deux autres attaques après avoir elle-même multiplié les aveux. Des expertises scientifiques semblent confirmer ses déclarations. Pendant près de dix-huit ans, la culpabilité paraît établie. Jusqu’à ce que la justice découvre que les aveux étaient profondément peu fiables, que les preuves scientifiques comportaient de graves faiblesses et que des éléments importants n’avaient jamais été communiqués à la défense. En 1992, toutes ses condamnations sont annulées. Les véritables responsables de l’attentat, eux, ne seront pas judiciairement établis.
Une bombe détruit un autocar sur la M62
Dans la nuit du 4 février 1974, l’autocar roule sur la M62 lorsqu’une bombe dissimulée à bord explose. Le véhicule transporte notamment des militaires et des membres de leurs familles entre Manchester et Catterick. Douze personnes meurent dans l’explosion, parmi lesquelles neuf soldats. De nombreux autres passagers sont blessés.
L’attentat intervient au plus fort du conflit nord-irlandais et des campagnes d’attentats menées en Grande-Bretagne. La pression exercée sur les enquêteurs est immense. L’attaque de la M62 devient l’un des crimes les plus meurtriers commis sur le territoire britannique pendant cette période.
Quelques jours plus tard, Judith Ward attire l’attention des autorités. Cette jeune Britannique mène une existence instable, voyage fréquemment entre l’Angleterre et l’Irlande et raconte volontiers entretenir des relations avec l’IRA. Lorsqu’elle est interrogée, ses déclarations vont bientôt transformer une femme marginale en suspecte centrale.
Des aveux qui paraissent tout résoudre
Ward ne reconnaît pas seulement une implication dans l’attentat de la M62. Au cours de nombreux interrogatoires, elle s’attribue également des rôles dans l’explosion survenue à la gare d’Euston en septembre 1973 et dans une attaque contre le National Defence College de Latimer en février 1974.
Ses récits changent pourtant régulièrement. Certaines versions ne correspondent pas à la chronologie connue des attentats. Les enquêteurs poursuivent néanmoins leurs interrogatoires et finissent par obtenir une succession de déclarations permettant de construire un scénario d’accusation.
À ces aveux s’ajoute ce qui apparaît alors comme une confirmation scientifique. Des experts affirment avoir détecté des traces de nitroglycérine sur les mains de Ward, sur certains de ses effets personnels et dans une caravane où elle avait séjourné. Les déclarations et la science semblent ainsi se renforcer mutuellement.
Le 4 novembre 1974, Judith Ward est reconnue coupable de douze meurtres et d’autres infractions liées aux attentats. Elle est condamnée à plusieurs peines, dont douze condamnations à perpétuité. Pour la justice britannique, l’affaire paraît résolue.
Ce que le jury n’avait pas vu
Au fil des années, pourtant, le dossier se fissure. Les méthodes scientifiques utilisées en 1974 sont réexaminées et certaines conclusions présentées au jury apparaissent beaucoup moins solides qu’annoncé. Des substances ordinaires pouvaient notamment provoquer des réactions susceptibles d’être confondues avec celles attribuées aux explosifs.
Plus grave encore, les investigations entourant la procédure d’appel révèlent que des informations susceptibles de fragiliser le dossier n’avaient pas été transmises à la défense. Cette non-divulgation concernait aussi bien des éléments policiers que scientifiques et médicaux.
La personnalité de Ward prend également une importance nouvelle. Des éléments psychiatriques montrent qu’elle souffrait de troubles suffisamment sérieux pour remettre profondément en cause la fiabilité de ses déclarations. Elle avait raconté de nombreuses histoires fantaisistes sur ses prétendus liens avec l’IRA et modifié à plusieurs reprises ses versions des attentats. L’accusation avait pourtant présenté au jury une sélection de ses déclarations capable de former un récit apparemment cohérent.
Le problème judiciaire devient alors vertigineux : les aveux avaient semblé crédibles parce que la science paraissait les confirmer, tandis que les résultats scientifiques prenaient davantage de force parce qu’ils semblaient correspondre aux aveux.
À lire aussi : Énigmes judiciaires : l’affaire Jens Söring, condamné à perpétuité pour un double meurtre que l’ADN continue de remettre en question
Dix-huit ans avant l’effondrement du dossier
En septembre 1991, le ministre britannique de l’Intérieur renvoie finalement l’affaire devant la Cour d’appel. Lors de l’examen du dossier en 1992, l’ampleur des défaillances apparaît progressivement.
Les juges considèrent que les aveux de Ward ne peuvent être considérés comme fiables. Les expertises scientifiques ayant contribué à sa condamnation sont également sévèrement remises en cause. Mais l’un des enseignements les plus importants concerne la divulgation des preuves : des éléments susceptibles d’aider la défense avaient été conservés par différents acteurs de l’accusation sans parvenir jusqu’aux avocats de l’accusée.
Le 4 juin 1992, la Cour d’appel annule l’ensemble des condamnations. Judith Ward retrouve la liberté après avoir passé environ dix-huit ans en détention. Les magistrats qualifient l’affaire de grave erreur judiciaire et leur décision deviendra une référence majeure du droit britannique sur l’obligation de transmettre à la défense les éléments pouvant affecter une expertise scientifique ou soutenir sa cause.
L’affaire R v Ward continue d’ailleurs d’être citée dans les recommandations britanniques contemporaines sur la divulgation des preuves : un expert ne peut retenir des résultats susceptibles d’affaiblir l’opinion qu’il présente devant un tribunal.
Une innocente libérée, douze morts sans condamnation
L’annulation du verdict règle la situation judiciaire de Judith Ward, mais elle ramène brutalement l’affaire à son point de départ. Si elle n’est pas responsable de l’attentat, qui a placé la bombe dans l’autocar ?
Aucun nouveau procès ne vient remplacer celui de 1974 par une autre vérité judiciaire. Les personnes ayant effectivement préparé et exécuté l’attentat de la M62 ne sont pas condamnées pour ces douze morts. L’erreur judiciaire a donc produit un double échec : une femme a passé près de dix-huit années en prison pour des crimes dont sa condamnation sera entièrement annulée, tandis que l’enquête n’a pas conduit à la condamnation des véritables auteurs.
Le dossier Judith Ward dépasse ainsi la seule question des faux aveux. Il montre comment plusieurs éléments fragiles peuvent se conforter artificiellement jusqu’à fabriquer une apparence de certitude. Les enquêteurs disposent d’une suspecte qui avoue, les scientifiques semblent confirmer son récit et les contradictions deviennent secondaires. Ce n’est que des années plus tard que l’ensemble est réexaminé séparément et que chacun des piliers commence à céder.
Près d’un demi-siècle après l’attentat, l’énigme demeure donc double. Comment la justice britannique a-t-elle pu emprisonner Judith Ward pendant dix-huit ans sur des aveux et des expertises aussi fragiles, et qui étaient réellement les hommes ou les femmes derrière la bombe meurtrière de la M62 ?
La Rédaction
Sources et références
- Cour d’appel d’Angleterre et du pays de Galles, R v Ward, décision ayant annulé les condamnations de Judith Ward en 1992.
- Crown Prosecution Service, Disclosure Manual, jurisprudence R v Ward.
- Gouvernement britannique, Independent Review of Disclosure and Fraud Offences, référence à la jurisprudence R v Ward.
- The Washington Post, archives sur la libération de Judith Ward, juin 1992.
- Evidence Based Justice Lab, University of Exeter, dossier Judith Ward.

