Nur grandit loin de ses origines, séparée d’une famille dont elle connaît à peine les visages et les histoires. Pourtant, quelque chose continue de la relier à ces êtres absents. Dans Le Bleu entre le ciel et la mer, Susan Abulhawa suit plusieurs générations de femmes de la famille Baraka, entre la Palestine et les États-Unis. À travers leurs séparations, leurs blessures et leurs retrouvailles, elle interroge une forme particulière d’appartenance : peut-on se sentir profondément lié à des personnes que l’on n’a jamais véritablement connues ?
Susan Abulhawa, raconter les familles que l’exil disperse
Née en 1970 au Koweït, de parents palestiniens, Susan Abulhawa est une romancière et poétesse américaine. Son œuvre explore notamment la mémoire familiale, les déplacements, les identités héritées et la place des femmes dans la transmission des histoires individuelles et collectives.
Publié en 2015 sous le titre original The Blue Between Sky and Water, Le Bleu entre le ciel et la mer suit la famille Baraka sur plusieurs générations. Le récit commence dans le village de Beit Daras, puis accompagne les trajectoires de ses membres, notamment à Gaza et aux États-Unis. Mais derrière cette dispersion géographique, Abulhawa raconte surtout la persistance des liens familiaux lorsque les circonstances empêchent une famille de continuer à vivre réunie.
Nazmiyeh, celle qui maintient la famille debout
L’histoire des Baraka prend une première direction décisive lorsque la famille quitte Beit Daras au cours des événements de 1948. Nazmiyeh et son frère Mamdouh survivent au déplacement vers Gaza, mais leurs trajectoires finissent par se séparer. Elle demeure sur place et reconstruit une famille, tandis que Mamdouh poursuit sa vie aux États-Unis. Cette séparation constitue l’une des grandes fractures autour desquelles se développe le roman.
Nazmiyeh devient progressivement une figure centrale de la transmission. Femme au caractère affirmé, parfois excessive, elle protège les siens tout en conservant la mémoire de ceux qui ne sont plus là. Son autorité ne vient pas seulement de son âge, mais de sa capacité à maintenir une continuité familiale malgré les ruptures successives.
Abulhawa ne présente pourtant pas cette force comme une absence de fragilité. Nazmiyeh porte ses propres blessures, ses contradictions et ses secrets. Elle incarne une mémoire vivante, nécessaire, mais qui ne peut à elle seule réparer toutes les séparations.
Nur, grandir loin de ses propres racines
À l’autre extrémité de cette histoire se trouve Nur, petite-fille de Mamdouh. Elle grandit aux États-Unis, éloignée de la branche familiale installée à Gaza. Après plusieurs pertes et expériences douloureuses, elle éprouve un manque qui ne se limite pas à l’absence de quelques proches : c’est toute une partie de son histoire personnelle qui lui échappe.
Avec Le Bleu entre le ciel et la mer, Susan Abulhawa explore alors une contradiction intime : comment ressentir l’absence de personnes que l’on n’a presque jamais connues ? Nur ne possède pas les souvenirs de Nazmiyeh. Elle n’a pas grandi dans le même environnement et ne partage pas directement toutes les expériences de sa famille. Pourtant, son besoin de comprendre d’où elle vient finit par orienter son parcours vers Gaza.
Ce retour n’est pas simplement géographique. Nur recherche une continuité entre son enfance, les récits reçus et les liens familiaux dont elle a été séparée. Elle découvre progressivement qu’une identité peut être construite autant par ce qui nous a été transmis que par ce qui nous a manqué.

Les femmes comme gardiennes d’une mémoire dispersée
L’une des particularités du roman réside dans la place accordée aux femmes. Nazmiyeh, Mariam, Nur et les autres figures féminines ne servent pas uniquement à accompagner une histoire collective. Leurs expériences constituent la matière même du récit.
À travers elles circulent les souvenirs, les gestes, les croyances et les histoires familiales. Abulhawa mêle également le réalisme à des éléments surnaturels, notamment autour de Mariam et des présences spirituelles associées à la famille. Cette dimension donne à la mémoire une forme particulière : les absents continuent symboliquement d’habiter l’existence des vivants.
La transmission ne passe donc pas exclusivement par les documents ou les récits historiques. Elle emprunte aussi les paroles ordinaires, les habitudes, les relations entre générations et les histoires racontées au sein des maisons. La famille Baraka existe ainsi au-delà de la proximité physique de ses membres.
Retrouver sa famille ne signifie pas retrouver le passé
Lorsque Nur se rapproche de ses origines, elle ne peut évidemment pas récupérer les années qu’elle n’a pas vécues auprès des siens. Les personnes qu’elle rencontre ont leur propre histoire, leurs blessures et leurs attentes. Le lien familial ne supprime pas automatiquement la distance créée par plusieurs générations de séparation.
C’est ce qui donne au roman une portée universelle. Nous imaginons parfois les racines comme quelque chose de fixe, qu’il suffirait de retrouver pour comprendre immédiatement qui nous sommes. Abulhawa propose une vision plus complexe : appartenir à une famille demande aussi d’apprendre à connaître des individus réels, parfois très différents de l’image que nous avions construite d’eux.
Nur ne retrouve donc pas simplement une identité perdue. Elle participe à la création d’un lien nouveau entre deux branches d’une même histoire. Son parcours rappelle que la transmission n’est jamais entièrement achevée : chaque génération reçoit des fragments du passé et doit trouver sa propre manière de leur donner une place.
Le Bleu entre le ciel et la mer raconte une famille dispersée entre plusieurs territoires et plusieurs générations. Mais Susan Abulhawa s’intéresse surtout à ce qui demeure lorsque la vie commune devient impossible : les souvenirs, les attaches affectives, les récits et ce sentiment parfois inexplicable d’appartenir à une histoire plus ancienne que soi.
À travers Nazmiyeh et Nur, le roman réunit deux expériences opposées. L’une a vécu les événements dont elle conserve la mémoire ; l’autre cherche à comprendre une histoire dont elle a longtemps été éloignée. Leur relation montre que les racines ne se réduisent ni au lieu de naissance ni aux personnes auprès desquelles nous avons grandi.
Peut-être appartenons-nous aussi à ceux dont nous ignorons encore l’histoire, mais dont l’existence continue, silencieusement, de façonner la nôtre.
La Rédaction
Références littéraires
- Le Bleu entre le ciel et la mer de Susan Abulhawa (2015) — famille, transmission, mémoire et déracinement. Les Matins de Jénine de Susan Abulhawa — générations familiales, séparation, identité et mémoire. Against the Loveless World de Susan Abulhawa — trajectoire féminine, déplacement, amour et liberté. My Voice Sought the Wind de Susan Abulhawa — recueil poétique consacré notamment à l’amour, à l’identité et à l’appartenance.

