Au Liberia, seuls 2,4 % des enfants de 6 à 23 mois reçoivent aujourd’hui une alimentation minimale acceptable. La disparition de l’USAID a privé le pays d’un soutien majeur au moment où son système nutritionnel était déjà extrêmement fragile. Au-delà de l’urgence, la crise pose une question plus profonde : comment reprendre des fonctions essentielles lorsque l’aide extérieure qui les finançait disparaît brutalement ?
Le chiffre résume l’ampleur du problème. Selon l’enquête nationale libérienne sur la sécurité alimentaire et la nutrition réalisée en 2025, seulement 2,4 % des enfants âgés de 6 à 23 mois bénéficient d’une alimentation minimale acceptable. À peine 12,1 % disposent d’une alimentation suffisamment diversifiée et 25,9 % reçoivent le nombre minimum de repas recommandé.
Ces indicateurs ne sont pas apparus avec la fin de l’aide américaine. Le Liberia connaissait déjà une malnutrition chronique importante. Le Programme alimentaire mondial estime que 26 % des moins de cinq ans souffrent d’un retard de croissance et souligne le poids de la pauvreté, de la dépendance aux importations alimentaires, de la volatilité des prix, des infrastructures insuffisantes et des chocs climatiques.
Mais le retrait américain est venu frapper un système qui disposait de très peu de marge.
Quand un financement disparaît, des services disparaissent aussi
La dissolution de l’Agence des États-Unis pour le développement international, l’USAID, en 2025 a eu une portée particulière au Liberia. L’aide américaine représentait environ 2,6 % du revenu national brut du pays et finançait une part considérable du secteur sanitaire. Selon Le Monde, près de la moitié du budget consacré à la santé dépendait de ces ressources.
Les conséquences deviennent très concrètes lorsqu’elles atteignent la prise en charge nutritionnelle. Des acteurs humanitaires rapportent notamment des difficultés d’accès aux aliments thérapeutiques prêts à l’emploi utilisés pour traiter les enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère. Ces produits permettent d’administrer rapidement une alimentation très énergétique et enrichie en micronutriments sans hospitalisation systématique.
Le retrait américain n’explique donc pas à lui seul la crise nutritionnelle libérienne. Il agit plutôt comme un accélérateur de vulnérabilités préexistantes, en réduisant les moyens disponibles pour empêcher qu’une mauvaise alimentation ne se transforme en malnutrition sévère et pour prendre en charge les enfants déjà touchés.
Une dépendance qui dépasse la nutrition
La situation révèle surtout la faiblesse structurelle d’un modèle dans lequel certaines fonctions publiques essentielles restent fortement dépendantes des partenaires extérieurs.
Au Liberia, près de 21 % de la population est chroniquement confrontée à l’insécurité alimentaire, selon le PAM. La forte dépendance aux importations expose directement les ménages aux fluctuations des prix internationaux, tandis que les zones rurales cumulent pauvreté, difficultés d’accès aux marchés et faiblesse des infrastructures.
Le gouvernement tente parallèlement de renforcer ses propres instruments. En juillet, le ministère de la Santé a lancé un nouveau guide national consacré à l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant. Un projet de 3 millions de dollars, environ 1,7 milliard de FCFA, soutenu par la Chine et mis en œuvre avec l’UNICEF, doit également améliorer la nutrition, la santé maternelle et les services destinés aux enfants pendant leurs 1 000 premiers jours.
Ces initiatives restent cependant confrontées à l’ampleur des besoins.
Après l’aide, qui reprend le relais ?
Le Liberia illustre ainsi un dilemme qui dépasse largement ses frontières. Réduire la dépendance à l’aide internationale suppose que les États puissent progressivement reprendre le financement, l’approvisionnement et l’organisation des services auparavant soutenus par les bailleurs. Mais lorsque les financements disparaissent plus rapidement que les capacités nationales ne se construisent, la transition peut laisser un vide.
Le PAM inscrit d’ailleurs son programme 2026-2030 dans cette logique : soutenir progressivement des systèmes pilotés par l’État, notamment pour les repas scolaires et les chaînes d’approvisionnement sanitaire, tout en renforçant les capacités publiques permettant au Liberia d’en assumer davantage la gestion et, à terme, le financement.
La crise nutritionnelle libérienne rappelle ainsi une distinction essentielle : la souveraineté ne commence pas lorsque l’aide disparaît, mais lorsque le pays possède les moyens de reprendre ce qu’elle finançait. Pour les enfants confrontés aujourd’hui à la malnutrition, toute la difficulté tient au temps nécessaire pour effectuer cette transition.
La Rédaction
Sources : ministère de l’Agriculture du Liberia ; ministère de la Santé du Liberia ; UNICEF ; Programme alimentaire mondial ; Le Monde.

